Seuils

Il circule en ce moment quelques métaphores bizarres. Leur point commun : elles semblent tout d’abord séduisantes et par conséquent elles circulent beaucoup. Puis on s’aperçoit que quelque chose ne va pas, qu’il y a un défaut logique.

Colibri

J’ai parlé ailleurs dans ce blog de la métaphore du colibri (voir « L’énergie du changement ») : « Nous savons que pour que le mal se propage il ne suffit pas qu’il y ait des acteurs du mal. Il faut aussi que les braves gens soient passifs, ou renversent leurs alliances. D’Edmund Burke au Simon Leys des « Naufragés du Batavia » et à mainte catastrophe historique c’est là une histoire souvent racontée. J’y vois la limite, rarement envisagée, de la métaphore du colibri, aujourd’hui très en vogue. En voyant le colibri, si petit si faible, faire son possible contre le grand incendie, on suppose que celui qui est plus puissant éprouvera de la honte de sa propre inaction et fera plus, à la mesure de ses puissants moyens. Mais la métaphore suppose que le puissant ait conscience d’appartenir au même monde que le colibri, d’être soumis au même sort commun, aux mêmes limites. Elle suppose chez autrui, et en particulier chez le puissant, une conscience morale qui n’est ni générale ni donnée une fois pour toutes, qui est même visiblement en train de s’affaiblir. Et si le sentiment de honte faisait défaut ? ».  Quand il n’y a plus de monde commun le geste du colibri ne peut entrer en « résonance », comme disait Gilbert Simondon, avec d’autres actes. Il peut être satisfaisant du point de vue de la morale individuelle, mais face au grand incendie il ne sert à rien.

Trans-humains

Il y a aussi les sectateurs du trans-humanisme. Ceux-là  vous opposent l’argument qu’ils pensent sans réplique : vous êtes déjà trans-humains depuis longtemps puisque vous utilisez, au choix, des lunettes, une canne, un médicament ou une prothèse de hanche, vous êtes déjà un humain augmenté ! Mais si un diabétique qui prend de l’insuline vit plus longtemps, pour autant il n’est pas devenu  autre chose qu’un humain atteint de diabète. Personne, quand furent inventés les lunettes, les cannes, le traitement du diabète par l’insuline ou la prothèse de hanche n’a parlé de sortie de l’espèce humaine, parce qu’il s’agissait alors de restaurer une humanité diminuée, pas de franchir un seuil pour sortir de l’espèce humaine commune (celle qui ne voit pas la nuit, qui a besoin de dormir, qui n’accomplit pas des milliards d’opérations par seconde…). Mais de cette humanité commune les trans-humanistes ne veulent rien savoir, elle ne les intéresse pas.

 

Grenouille

Il y a enfin la métaphore de la grenouille, qui à l’examen se révèle aussi fautive, sauf à assimiler la douce somnolence qui vous saisit dans un bain chaud à une anesthésie générale. Ou plus probablement à ignorer l’existence d’un seuil de la douleur. Quand ce seuil est atteint ce ne sont plus les mêmes récepteurs cutanés, ni les mêmes circuits, et dans les centres nerveux il se passe autre chose. Fatalement viendra un moment où la grenouille aura mal, elle tentera de se protéger de la douleur aigüe, elle sautera hors de l’eau si elle peut, de toute façon elle se débattra.

A moins que… Si évidemment il se faisait que le seuil de la douleur se trouve au-dessus de la température de cuisson et non plus en dessous la métaphore de la grenouille deviendrait valide. Une voie funeste qui semble bien se dessiner avec la crise des opioïdes qui sévit aux USA, mais pas seulement.

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