A propos de « Sa Majesté des Mouches »

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John Carey, le biographe de William Golding, n’a pas eu tort quand il a intitulé son ouvrage« The Man Who Wrote Lord of the Flies ». L’écrivain nobelisé en 1983 semble ne s’être jamais tout à fait remis de son premier roman « Sa majesté des Mouches » publié trente ans avant. Une première œuvre est toujours importante. On veut tout dire, on n’est pas sûr d’être entendu, on force le trait. Mais quand il arrive que cette première prise de parole apporte la renommée internationale elle peut  échapper à son créateur et se charger pour d’autres personnes d’autres significations. Dans son discours du Nobel William Golding semble y faire allusion en évoquant indirectement la réception de son livre, il était dans sa quarantaine : « Il n’est pire fou qu’un fou d’âge moyen ». Il s’élève contre la réputation de pessimisme qui lui fut  faite après ce livre.

De fait ce roman semble être devenu une sorte de fable moderne, un mythe facile de l’enfance diabolique tombant dans la sauvagerie dès qu’elle échappe au contrôle des adultes. En tant que tel on le propose à la réflexion des enfants des écoles. N’est-ce pas d’eux que ce roman parle ? Censé illustrer « le dur apprentissage de l’exercice du pouvoir » on le publie en collection Jeunesse. Il emprunte au genre de la fable l’indifférence à la vraisemblance ainsi que l’élimination du contexte. Cela n’a pas empêché sa postérité de le lire comme un récit réaliste et d’en tirer une ou plusieurs morales. Un « travail de maturité », le baccalauréat suisse, en donne une idée qui épargnera de plus longs commentaires. Notons, pour y revenir plus tard, que la leçon qui en est tirée ne se réfère pas aux enfants mais à « l’être humain » :

 « Écrit dans les années 1950, sa Majesté des Mouches est le récit des aventures d’un groupe de garçons isolés sur une île déserte. L’auteur présente, à travers cette fiction, les querelles qui opposent deux groupes qui s’y sont formés. Cette histoire reflète les études scientifiques de la même époque sur les conflits entre différents groupes. Aujourd’hui encore elle constitue une réflexion sur les origines des violences collectives et des régimes totalitaires. En analysant la psychologie des groupes il en ressort qu’en même temps qu’il se crée deux pôles, une certaine opposition émerge émissaire. Ce récit est une sorte de reflet des relations intergroupes dans la société, poussées à l’extrême.

Au début, tous les enfants s’entendent, car ils sont enfin libres des professeurs, des parents ou de toute autre forme d’autorité. Mais au bout d’un certain temps, des affinités et des coalitions vont se former. Avec la découverte de l’autre groupe, émergent d’emblée des stéréotypes, des insultes et des confrontations, et même des menaces physiques. Il faut bien comprendre que s’ils ont ce comportement ce n’est dû qu’à eux-mêmes, car ils n’ont ni affaire à des prédateurs extérieurs, ni à des intempéries et ils ne manquent pas de nourriture. Les confrontations de plus en plus fortes vont mener à une fin sanglante avec la mort de deux boucs émissaires « Porcinet, qui n’a pas un physique avantageux, portant des lunettes, s’exprimant mal et étant asthmatique mais [étant] malgré tous cela le plus intelligent » et « Simon, un garçon introverti, frêle, sensible et sûrement épileptique »

Au départ, les enfants mettent très vite en place une sorte de gouvernement démocratique avec des réunions communes signalées par le son d’un coquillage, qui fait de son possesseur celui qui a droit de parole. Ils vont même réussirent à allumer un feu grâce aux lunettes de « Porcinet » ce qui leur permettra entre autre de se réchauffer, de cuire de la viande, et d’avoir un repère la nuit ainsi qu’un signal de fumée pour les avions ou bateaux. Peu après, ils décident de se comporter comme des adultes et d’élire un chef. Ralph est élu à cause de son apparence de grand calme et de son air sympathique. Cet événement va attiser la jalousie de Jack, qui pense être meilleur et donc mériter ce titre. Ce dernier désigne une partie des garçons présents sur l’île et lui-même comme chasseur, pour pouvoir manger du cochon.

Deux camps vont alors se former. D’un côté, Ralph qui envisage lesmanières de survivre en attendant de quitter l’île et qui aimerait que tous participent à la cohabitation en s’occupant de construire des abris, de prendre soin des plus jeunes, de se concerter régulièrement et surtout de maintenir le feu pour préserver le signal de fumée, seule chance d’être secourus. De l’autre, Jack, qui ne semble pas prêt à quitter l’île et qui au contraire paraît vouloir s’y installer et surtout dominer l’endroit. Il estime que ce qui est prioritaire, et aussi plus valorisant, est de chasser le cochon pour avoir de la viande. Les deux groupes vont se détacher encore plus lorsque Jack et son groupe, parti chasser, négligent le feu, qui s’éteint, empêchant un bateau qui était au loin de les remarquer et de les sauver. Cet incident mènera à une dispute entre les deux garçons.

Le groupe de chasseurs, souhaitant inspirer le respect d’autrui, commence peu à peu à se comporter comme des sauvages en se peignant le visage pour se camoufler comme à la guerre. Ils cherchent à s’imposer en tant que groupe dominant. Ils abattent alors cruellement une truie qui s’occupait de ses petits et empalent sa tête sur un pieu, qu’ils exposent en offrande à une bête imaginaire qui effraye les plus jeunes. Seul Simon, en observant sa majesté des mouches, (nommée ainsi car la tête est entourée de mouches à cause de la mort de l’animal) comprend le mal qui les entoure et essaye d’en faire part aux autres en tentant de les mettre en garde contre la violence de l’autre groupe, qui pourrait un jour avoir le même comportement envers des humains qu’envers un animal. Les autres ne l’écoutent pas, car ils trouvent qu’il exagère. Pourtant, une nuit, il se fait battre à mort et jeter dans les flots.

Bien que ce soit une histoire fictive, le roman de Golding montre comment la dynamique des groupes, les personnalités et la formation de croyances s’alimentent entre elles (…) L’être humain serait-il donc génétiquement programmé pour former des coalitions, combattre et dominer ? Le roman de Golding semble indiquer que oui »

 Le contexte

Que s’est-il passé ? On pourrait tout supposer à propos de ces enfants, sauf qu’ils viennent de survivre à une catastrophe aérienne après une attaque de leur avion. Impossible de savoir combien de temps s’est écoulé entre le crash et cette première rencontre. Assez pourtant pour que Piggy ait eu à souffrir d‘une alimentation à base de fruits. Ces enfants ne font rien de ce qui serait logique en pareille circonstance : être affolés, appeler au secours, chercher les blessés, les survivants, les débris de l’épave dont l’absence étonne. Eux-mêmes ne semblent pas autrement affectés par ce qui vient de leur arriver, ils ne sont pas blessés, ils ne montrent ni état de choc ni traumatisme.

C’est pourtant très clair dès les premières pages avec l’entrée en scène de Ralph et de Piggy : « on a été attaqués », il y a eu la carlingue brisée en deux, les flammes… Tout cela est dit, et même rejoué par Ralph : « il fonça sur Piggy, les bras tendus pour imiter un avion et il fit semblant de le mitrailler : « Ta-ra-ra-ra ». En réalité tous les indices sont là mais Golding ne les explicite jamais, il ne les relie pas dans un récit explicatif. Ce choix rédactionnel qui affirme un contexte tout en le dissimulant  identifie le lecteur à un enfant qui subirait le monde des adultes tout en lui interdisant de questionner ce qui se passe. Il y a pourtant un narrateur qui en sait long et qui parfois prend la parole. Ses commentaires sentencieux alternent avec les dialogues elliptiques et les mots-phrases des enfants.La parole traumatique ne donne pas lieu à de longs discours.

Agencé ainsi le récit se présente comme une fable dont la morale serait : tout le monde sait mais on n’a pas le droit de savoir. A partir de ce non-savoir peut  se construire la néo-histoire qu’on raconte aux enfants pour leur édification. Tout au long du livre le sujet de l’énonciation restera ambigu,  souvent insituable quand, sans distance, le narrateur ne parlera plus d’enfants ou de gosses  mais de « sauvages », quand il n’y aura plus Jack mais « le chef », quand le meurtre de Simon empruntera au vocabulaire de la prédation animale : « mâchoires et griffes ». Ce n’est qu’à la fin que l’on verra réapparaitre des « petits garçons » qui sont « comme de jeunes sauvages ».

Guerre nucléaire

«  Le récit de ce drame est  cependant épars, en pointillés, et le lecteur se demande d’où viennent ces enfants. Pourquoi ont-ils échoué là ? » A sa propre interrogation Julie Cohen-Salmon (« Une lecture de Sa Majesté des Mouches de William Golding », Cliniques Méditerranéennes 92-2015) ne répond pas, bien qu’elle évoque un paysage de fin du monde et l’extinction des générations en se référant au roman de Cormac Mac Carty « La route ». Elle commente longuement « l’abolition du passé », mais de quel passé s’agit-il ? La chute du rocher est « comme une bombe » dit un enfant. « C’est pour la chasse. Comme à la guerre. Tu sais… les camouflages » dit un autre.

Il s’agit en effet de la 3ème Guerre mondiale qui en 1954 était une éventualité sérieuse, et personne ne doutait qu’elle serait thermonucléaire. Dans son film tiré du roman de Golding en 1965 Peter Brook montre qu’il a tout compris. Il conte en images accompagnant le générique tout ce que le roman passe sous silence : le collège britannique typique avec cours magistral en latin, chorale et match de cricket… Puis sur fond sonore de percussions menaçantes, le ton change. Je me suis alors félicité d’avoir été cet enfant passionné qui collectionnait les photos d’avion. En effet que voit-on ? Sur fond de missiles balistiques qui n’ont rien à voir avec les V1 et V2, et qui suffisent à signer le caractère nucléaire du conflit, une escadrille d’English Electric Lightning, le chasseur vedette de la Royal Air Force de l’époque traverse le ciel de Londres. Puis les mêmes chasseurs escortent un De Havilland Comet, un des premiers transports à réaction qui évacue les enfants. Enfin le Comet est attaqué et abattu par un avion inconnu, non identifiable celui-là. C’est-à-dire qu’il n’est pas anglais. Mais Peter Brook lui aussi dit sans dire puisque ses images sont muettes.

Et il ne suffit plus, comme ce fut le cas pendant la 2èmeGuerre mondiale d’évacuer les enfants au nord de Londres, ce dont tout anglais se souvient. Il faut les envoyer au bout du monde, et cette lointaine destination donne à elle seule une idée de l’ampleur du théâtre de guerre. En sous-texte on peut percevoir que ce refuge n’en sera pas un : on pense au« Dernier rivage », film de 1959 qui montre l’Australie à son tour atteinte et dévastée par le nuage radioactif.

 C’est cette guerre qui les a précipités sur l’île déserte. Guerre mondiale puisqu’elle n’épargne pas les parages de cette île du Pacifique. Guerre « contre les communistes » dira un enfant. Le jour de mes quatre ans, en juillet 1950, le général Mac Arthur annonçait l’usage qu’il se proposait de faire de l’arme nucléaire sur le front coréen. Un journal de l’époque retrouvé bien plus tard dans une chambre d’hôtel de passage, où ensuite je ne pus dormir, est là pour en faire foi. Ce fut son cadeau d’anniversaire au petit garçon que j’étais, toujours en éveil, toujours aux aguets. Je ne pouvais refuser mais  je ne le remercie pas.

Dans « La guerre des mondes »de Byron Haskins (1953), un de mes premiers souvenirs de cinéma, la population de Los Angeles regarde avec intérêt et confiance et sans se protéger le moins du monde l’explosion nucléaire… qui finalement ne pourra rien contre les Martiens, les habitants de la planète rouge, les Rouges…Je suis né alors que les USA faisaient exploser sur l’atoll de Bikini leurs énormes bombes H. Moi toujours si avide de mots nouveaux, j’appris celui-ci : mégatonnes. Dans ces années on parla même de mégamorts. C’est intéressant de voir quels mots une époque invente pour se dire. Du Japon nous commençaient à nous parvenir des récits d’humains séparés de leur peau par le souffle atomique. Longtemps après, alors que j’étais devenu anesthésiste réanimateur, je n’ai pu pénétrer dans le service des brûlés, royaume exclusif et fermé des enfants sans peau dans lequel on me sollicitait de travailler. Avec le recul du temps je crois que cette phobie des spectacles terribles que l’on rencontre dans ces lieux, plus tard transformée en engagement professionnel, me vient de là.

L’acteur Jean Rochefort raconte la scène où en 1948-9 il annonce à son père qu’il ne sera pas comptable en province mais acteur à Paris. Sans cesser de manger son entrecôte le père reprend : « la guerre arrangera tout ». Dans la correspondance entre Henry Miller et Lawrence Durrell on perçoit à quel point dans ces années tout le monde voyait venir la nouvelle guerre mondiale contre le communisme. Durrell  yapplaudit d’avance car chez lui l’anticommunisme prime toute autre considération, alors que Miller dit sa terreur devant le suicide collectif.

William Faulkner en atteste dans son discours de réception du Nobel : La vraie question était celle-ci, simple et définitive : « quand vais-je me désintégrer ? ». Et dans « We blewit » documentaire de Jean-Baptiste Thoret (2017) : « tout le monde se creusait un abri… ». Il parle d’une peur si générale, si universelle et si durable… que nous la supportions mais le prix était élevé : l’oubli des problèmes du cœur de l’homme en conflit avec lui-même (j’ai appelé cela, pour ma part, la vie du cœur empêché). Je pense que nous sommes tous, dans ce sens, d’anciens morts, blessés, atomisés ou irradiés de cette guerre qui n’a pas eu lieu. Et comme tous leurs pareils ces anciens combattants ont eu tendance à se taire. J’ai pu écrire que notre génération n’avait pas pour vocation de penser à la mort. Je dirais aujourd’hui  que saturés de mort interne nous ne pouvions que nous conduire comme si la mort réelle n’existait pas. Un septuagénaire qui a assisté aux meurtres de Mohammed Merah choisit bien ses termes : « Je ne suis pas né pour voir des choses comme ça » (Libération 26-10-17). Aujourd’hui ceux qu’on appelle les baby-boomers passent pour être ceux qui ne veulent pas mourir !

Ralph et Piggy

Mais il y a Piggy, l’enfant différent qui a eu tout le loisir d’observer les adultes et d’essayer de les comprendre. Piggy ne se paie jamais de mots : « T’as pas entendu ce que disait le pilote ? Sur la bombe atomique ? Ils sont tous morts ». Page 19 nous savons  qu’il n’y aura pas de secours. Mais si seul Piggy parle clair, et répète, il ne s’ensuit pas que les autres enfants n’ont pas « entendu », chacun à sa manière, le pilote ou d’autres adultes (même si Ralph semble décider de ne pas entendre : il s’identifie à la minute au père absent, cesse de s’amuser et passe à l’action). Ils savent ce que sait tout réfugié : la vie d’avant n’existe plus. Ils ont tous perçu qu’ils n’existent plus pour personne. Ils ont non seulement à survivre mais à faire revivre en eux leurs morts puisqu’ils restent seuls vivants. Golding parle de cela : que deviennent pour des enfants les parents intériorisés quand tout l’environnement réel vient à manquer ? « Là, invisibles mais puissants, dominaient les tabous de sa vie d’antan. Autour de l’enfant accroupi planait la protection des parents, de l’école, du  gendarme et  de la loi. Le bras de Roger était retenu par une civilisation qui ne se préoccupait aucunement de lui et qui tombait en ruine ». Comment, combien de temps, au prix de quels aménagements  les imagos parentales peuvent-elles survivre aux figures réelles dont elles se nourrissent, et au feu nucléaire ? Quelles stratégies de survie peuvent sauver ces enfants de l’effondrement face à la douleur psychique extrême?

Je partirai d’une hypothèse : dès que les enfants comprennent qu’ils sont prisonniers d’une ile déserte sans possibilité de s’en échapper et qu’ils en dépendent entièrement pour leur survie, cette ile devient sur la scène psychique collective une métaphore du corps maternel. L’enjeu devient de s’en nourrir et de s’y abriter, de l’explorer et de le posséder, ou de le détruire. Il n’y a donc pas à mon sens « abolition du féminin » puisque le féminin est partout. Cette ile que Golding ne cesse  de décrire comme si elle était un grand corps vivant, va se compartimenter. Il y a la périphérie où on se nourrit de fruits, où l’on joue sur le rivage et où on se baigne dans des eaux tièdes et transparentes. Le cœur montagneux de l’ile contiendra la forêt mystérieuse et la zone brulée et désolée. Ce sera aussi le domaine des cochons sauvages et plus tard celui du monstre.

La situation de détresse, d’impuissance et de dépendance  totale des enfants va engendrer, à des degrés divers, les angoisses claustrophobiques explorées par Donald Meltzer (« Le claustrum » Editions du hublot 1999) à partir du sentiment d’être emprisonné à l’intérieur de l’objet d’identification projective : le corps maternel figuré par l’ile. Meltzer décrit les différents compartiments de la mère interne et le fonctionnement psychique correspondant : le sein-tête, la zone génitale, et le compartiment rectal qui va nous intéresser plus particulièrement.

 La maitrise

Dans la scène initiale où les enfants survivants se rassemblent sur la plage l’arrivée de la maitrise, ce « quelque chose de noir » marchant au pas, ajoute au sentiment d’irréalité. Revenons sur l’inquiétant personnage qu’est le chef de la maitrise, Jack Merridew. Merridew et non pas Jack…Il insiste, comme si cela avait la moindre importance, pour que l’on utilise son patronyme et pas le prénom par lequel on imagine que ses proches le désignaient. Le patronyme renvoie à une position sociale dont il a tiré des privilèges qu’il entend maintenir. Merridew trouve normal d’être le chef non parce qu’il sait prendre les bonnes décisions (il en est incapable) mais parce qu’il pense déjà l’être du seul fait qu’il peut chanter plus haut, et que surtout les adultes l’ont désigné comme tel. Il se conduit comme si on était encore « avant ». Sa force est factice car elle n’est pas de son âge et il ne l’a pas conquise lui-même, c’est pourquoi il sera conduit à en abuser. Il ne cherche qu’à maintenir d’anciens schémas qui lui assuraient des avantages, dans une situation qui rendent ces schémas caducs. Donald Meltzer trace une caractérologie saisissante de vérité quand on la confronte à Merridew-Jack : conformisme de surface, préférence pour la compagnie des adultes, autoritarisme avec les autres enfants, intolérance à la critique… tout cela faisant place, sous l’effet de la frustration ou de l’angoisse, à des « explosions d’une virulence à faire dresser les cheveux sur la tête ».

Piggy non plus n’a pas de prénom mais un surnom symbolisant la persécution qui est son quotidien de brimades et d’humiliations. Merridew et Piggy ne peuvent être des enfants, l’un ne le veut pas alors que l’autre en est perpétuellement empêché. Tous deux partagent une proximité anormale avec le monde des adultes. Piggy, l’enfant myope qui voit toujours clair, a bien raison de redouter le moment où Merridew ne sera  plus que Jack. Et quand Merridew deviendra Jack il s’en prendra à Piggy parce que sa grande terreur est d’être Piggy, c’est-à-dire faible et impuissant.

Ces enfants en cape noire à écussons d’argent qui ne s’occupent pas d’explorer ce nouvel environnement donnent d’emblée l’image du « groupe embroché » de René Kaës, amalgamé sur la base d’un lien identificatoire commun. Ce qui les « embroche » c’est le prestige d’une chorale qui a chanté à « Gib » et à « Addis ». On comprend qu’il s’agit de Gibraltar et d’Addis-Abbeba. L’air de rien ce name dropping de noms négligemment abrégés est singulièrement ironique et les clés sont données dans le choix des destinations : Gibraltar est un des derniers confettis de l’empire britannique qui à l’époque de Golding se défait. Quant à l’Ethiopie elle n’a jamais été colonisée. Ils symbolisent l’excellence et le rayonnement des Anglais, « épatants en tout ». Et eux aussi se sentent « épatants ». Pour eux chanter dans ces lieux lointains n’est que routine. Cette maitrise a  déjà quelques caractéristiques du gang, qui s’affirmeront par la suite. On y méprise le faible qui s’évanouit, celui qui plus tard se révélera être Simon le héros sacrifié. Toute la suite est déjà contenue dans ce premier affrontement sur la plage.

Liaison et déliaison

Il y  a un instant suspendu. Le Chapitre IV montre une sorte d’Eden où les enfants, en particulier les plus jeunes, ne s’occupent que de jouer, manger des fruits mûrs et dormir. A ce moment Ralph et  Jack sont encore des camarades qui explorent ensemble, collaborent et se disent leurs désaccords. Mais cet instant est fugace. On devine que pour Golding l’Eden ne peut durer, le péché est là.

Ralph est encore le leader intelligent, réaliste et adaptable. S’il a voulu commander c’est au nom des responsabilités qu’il avait d’ores et déjà prises en assumant les premières décisions issues de la nécessité. C’est au nom de ce réalisme qu’il envisage le partage des rôles : « la maitrise est à toi ». Ralph et Piggy ont certainement raison d’affirmer que le feu, c’est-à-dire l’espoir que quelqu’un leur réponde, et la conque, symbole de la parole partagée, sont « tout ce qui leur reste ».

Mais même si cette île paradisiaque avec son lagon aux eaux tièdes et transparentes déborde de fruits mûrs et d’eau pure, de sorte que la faim et la soif ne sont pas une question, il faut bien un jour rêver de manger de la viande, d’autant que la viande sur pieds est là, mais pour l’avoir il faut tuer. Il devient évident que la survie dans l’ile, si elle doit se prolonger, demande plus que des fruits mûrs et quelques crabes.Le « il nous faut de la viande » de Jack se situe encore dans un registre réaliste. Ralph avait semblé le comprendre en affirmant qu’il faudrait des chasseurs. Là s’entremêlent les nécessités de la vie matérielle, le  plaisir de la chasse pour de vrai, et la coopération nécessaire pour tuer un gros animal. Et Jack trouve une fierté dans sa capacité à nourrir le groupe avec autre chose que des fruits, et aussi dans le retournement de la passivité en activité que cela suppose.

En réalité ce qui va opposer Ralph et Jack (qui n’est plus Merridew)  ce n’est pas la chasse mais l’entretien du feu que Jack a laissé s’éteindre. La vraie rupture est le fait  de Ralph qui gâche une dernière chance de cohésion quand il humilie Jack en ne répondant pas aux excuses que celui-ci vient de prononcer à grand-peine. C’est cette frustration extrême, ajoutée à toutes les autres, qui va précipiter Jack et d’autres à sa suite dans le compartiment rectal du claustrum. La description de Meltzer préfigure la suite : cette zone de réalité psychique est imprégnée d’une atmosphère sadique de tyrannie et de soumission entrainant la  violence. La seule valeur est la survie et la grande terreur est d’être « laissé tomber ».  « La justice devient la loi du talion avec quelque chose en plus (…) le loyalisme remplace le dévouement, l’obéissance la confiance, et l’émotion est stimulée par l’excitation; la culpabilité et le désir d’être puni remplacent le regret  ».

De la maitrise  aux chasseurs

Quand les chanteurs sans public deviennent les sauvages le régime d’activité change subitement. On ne joue plus, on chasse ou on prépare d’autres chasses dans un activisme frénétique masquant le désespoir sous le règne du chef paré des attributs du roi des sauvages de l’imagerie colonialiste. Mais le putsch s’est fait au nom des valeurs du college, décidément encore bien actives mais dévoyées : comment Ralph pourrait-il commander, il n’est même pas prefect ! Si la prise du pouvoir de Jack fonctionne c’est parce que Jack s’appuie sur l’ancien, sur les valeurs de la civilisation dans ses aspects les plus répressifs. A propos du style éducatif qu’ont vécu ces enfants, largement appuyée sur les brimades et le sadisme, caractéristique des institutions violentes j’ai retenu de la biographie de Roald Dahl ce détail qui dit beaucoup : dans le collège de Repton régnait une hiérarchie complexe au sommet de laquelle on trouvait les boazers qui avaient « droit de vie et de mort » sur les jeunes élèves. Un boazer pouvait avoir des « esclaves personnels ». En hiver une des tâches de ces derniers consistait à s’asseoir fesses nues sur le siège des toilettes situées à l’extérieur afin de le chauffer à l’intention du boazer.  Mike Hodges metteur en scène de films très violents vivait dans le même village que William Golding. « J’ai eu une éducation très dure, avec punitions corporelles », dit-il. « Un jour, l’école a été bombardée, ça me terrorisait et en même temps ça me plaisait que ce soit une cible allemande. Je trouvais ça normal, vu ce qu’on m’y faisait subir… (Libération 7-7-05). Et Golding lui-même, qui fréquenta peut-être les mêmes lieux rêvait de se procurer « quelques tonnes de TNT » afin de faire sauter Eton (Les Inrocks 1-7-12).

Mais pour comprendre la logique du claustrum il faut y avoir eu part (cela vaut pour l’auteur de ces lignes !). Parce que la force en lui de l’imago paternelle le protège de l’intrusion dans le corps de la mère,  Ralph ne veut pas habiter le claustrum et y résiste de toutes ses forces. Il peut donc se projeter dans un retour. Et Simon, toujours génial, lui prédit qu’il reviendra. Il est celui qui reconstruit en imagination l’intérieur de la mère interne tout en respectant son intimité, une position nettement moins omnipotente. Il est donc important pour lui, comme l’explique Donald Meltzer, que la poubelle rectale ne contamine pas l’objet maternel indispensable et précieux. Il lutte sans fin et sans espoir contre les « bébés internes et externes qui ne peuvent s’empêcher de salir le nid ».

N’habitant pas le claustrum rectal Ralph ne sait rien de la terreur, il ne la traite pas et n’y répond pas alors qu’elle est omniprésente. Il perd son rôle de chef fonctionnel parce qu’il n’a rien d’autre à proposer que le recours persistant au secours des adultes qui ne tient pas ses promesses, et il le sait : « On est fichus ». Il éprouve qu’il ne peut remplacer les adultes absents ni recréer à lui tout seul une civilisation. Il ne peut plus équilibrer les tensions contradictoires. On le voit devenir de plus en plus autoritaire à mesure qu’il perd sa prise sur les événements. Les cabanes ne tiennent pas, les excréments des enfants atteints de diarrhée salissent tout, il n’y a pas de réserve d’eau… Le toit, l’eau et les toilettes, en un mot la maison perdue.

L’environnement de l’île, de bonne mère accueillante donnant à volonté ses fruits mûrs et ses eaux tièdes change alors de caractère et devient mauvaise mère terrifiante. C’est alors que le groupe perd son unité et explose. Les chasseurs se constituent en horde meurtrière sans avenir une fois le dernier cochon tué et mangé. La maitrise a tourné au gang dont la fonction est de nier tout manque alors que le manque n’est que trop réel. Inutile alors d’entretenir le feu, et avec lui l’espoir d’être un jour repérés et sauvés, puisque cela signifierait qu’ils ne sont pas tout, qu’ils ont besoin d’un environnement. Attitude exactement inverse et symétrique de celle de Ralph et de son petit groupe, qui ne parlent que de cela. D’un côté la parole soumise à la règle de la conque et l’entretien du feu, de l’autre la chasse, la danse et le chant comme auto-excitations collectives.

Les deux groupes qui se séparent continuent pourtant de se référer à des imagos parentales clivées : d’un côté les aspects répressifs et la rage consécutive; de l’autre les aspects protecteurs, que la réalité dénie sans cesse. En ce sens Golding met en scène des enfants isolés (insulés?) mais en aucune façon des enfants seuls. Les adultes restent présents dans leur monde interne, idéalisés ou inaccessibles. L’évocation du monde d’avant est cruellement ironique quand on connait le contexte : «  Les adultes, ils ne se querelleraient pas ». « Tout allait bien, tout était normal et agréable ». Ce passage est le point tournant de la défaite des forces de cohésion incarnées par Ralph et Piggy du récit, au delà de laquelle la sauvagerie ne pourra plus être empêchée.

Le premier animal tué par ceux qui sont maintenant les chasseurs est une truie allaitante, sa mise à mort s’accompagne d’un luxe de détails cruels : viol par le javelot (l’intrusion anale), enfants « alourdis et satisfaits » comme après un bon repas… ou un orgasme masturbatoire. Alors que le premier cochon rencontré, « petit cochon » où ils pouvaient se reconnaître comme les enfants en détresse qu’ils sont avait été épargné. Alors qu’une chasse avisée (nous dirions durable), telle qu’un Ralph aurait peut-être pu la concevoir, aurait demandé qu’on épargne cette mère allaitante pour ne pas condamner  à mort ses petits. C’est la tête pourrissante de la truie-mère mauvaise au bout d’une pique et environnée de mouches qui devient, comme le dit Nathalie Zaltzman (« L’esprit du mal » Ed de l’Olivier 2007), un totem sans tabou qui réclame du sang : ce qu’ils créent n’est pas une régression mais une post-histoire qui n’a jamais existé avant. Comme la guerre nucléaire, forcément post-historique puisque personne ne serait là pour en écrire l’histoire.

«, Ça pourrait être nous »

Du monde des adultes est effectivement parvenu ce signe tant désiré par Ralph et Piggy, mais quel signe ! Dans l’évocation du combat aérien au-dessus de l’île le narrateur reprend la parole avec toujours la même ambigüité. La mort du parachutiste est explicite et en même temps décrite comme un phénomène étrange, comme s’il était vu avec les yeux d’un petit enfant sidéré. Mais si l’on ose dire, un parachutiste casqué et mort en plein Pacifique, ça ne tombe pas du ciel. C’est lui, ce monstre de l’air auquel les caprices du vent impriment des mouvements fantomatiques, qui viendra valider pour les enfants les terreurs qui les font crier et gémir la nuit.

Ce monstre de l’air n’est pas un cadavre ordinaire. Les attributions minimales du cadavre pris en charge par la civilisation sont le repos et la sépulture. Or le parachutiste est animé de mouvements incessants et le terre lui est refusée. Sanglé dans sa tenue de vol il ne peut même pas pourrir à l’aise. Il évoque les morts pris dans les barbelés, image classique des tranchées de 14-18. Dans nos traditions un tel mort est un mort sans repos, c’est la larvades latins, l’eidolon  des Grecs, l’âme errante vouée à demeurer dans le monde des vivants pour les persécuter.

Il me semble qu’il y a confusion des niveaux quand Nathalie Zaltzman dit que la tête-totem et le parachutiste donnent forme à l’angoisse externe et interne. Car les deux ne sont pas sur  le même plan : le parachutiste n’est pas une création des enfants, il s’impose à eux car il fait partie de la guerre. Confondre le réel et la tentative  désespérée de le maitriser par la représentation revient à faire l’économie du réel.

« Tu savais bien, voyons, que je faisais partie de toi. Intimement… »Simon n’est-il pas le dernier enfant à qui il faudrait tenir ce langage si c’était le langage de vérité que Nathalie Zaltzman semble y voir ? Du début à la fin, d’évanouissement en saignement de nez, le jeune chercheur ne fait de mal qu’à lui-même sur le mode psychosomatique. La tête-totem menace le seul enfant qui risquerait de se soustraire à son pouvoir : « Je t’avertis. Je vais me fâcher. Tu vois ? On ne veut pas de toi ici. Tu comprends ? On va bien s’amuser… »

Effectivement on va s’amuser, et ce qu’on ne veut pas c’est quelqu’un qui s’obstine à penser.  C’est le langage de la soumission, celui de toutes les mafias du monde : tu sais bien que tu es de mon côté, tu dois te soumettre, de toute façon il n’y a que moi, tu n’as pas d’autre solution sinon gare… Simon est intérieurement vaincu avant même d’être massacré. Le nez qui saigne est le signe classique de la reddition, du « je ne peux pas supporter plus ». Le moment psychotique que Simon vient de vivre établit la domination du gang interne. Ceux qui ne peuvent pas être enrôlés comme Erik et Sam doivent être éliminés. Ce n’est même pas de la cruauté, même si  le sadisme s’en mêle, et c’est alors que Roger se porte candidat à la place classique du lieutenant cruel, le second entièrement dévoué au chef. C’est une nécessité pour maintenir l’illusion de toute-puissance. Ceux qui sont dans le cercle sont les obligés, la clientèle. Le chef assume envers eux des caractéristiques maternelles, il affecte de se soucier de leurs besoins : « Avez-vous eu assez de viande ? ». Mais  ce serait plutôt la mère-chef de gang : « Incorporez en vous le meurtre et ainsi demeurez en mon pouvoir, mangez sinon… ».

Simon n’est pas Kirikou

Radicalement incapable d’être avec les autres, Simon n’a que  son intellect pour tenter de saisir un monde qui lui échappe, mais il sait s’en servir. Il a compris que l’origine de la terreur est à la fois interne (« le fantôme ») et externe (« Je trouve qu’on devrait monter là-haut »). Sa clairvoyance en fait le héros qui a percé la vérité du monstre de l’air et veut la partager. Il revient porteur d’une vérité qui si elle était admise changerait peut-être le destin du groupe, mais qui ne peut être entendu justement parce que la terreur est trop forte. Mais « qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? ». C’est un Kirikou avant l’heure que le village massacrerait bien à son retour pour ne pas entendre ce qu’il a découvert : la sorcière qui commet le mal a été elle-même victime du mal, donc le village pourrait être coupable, ce qui relance la recherche. Simon a l’insigne courage de libérer le cadavre de ses liens pour lui permettre de s’abimer en mer. C’est là un authentique rituel funéraire qui pourrait être libérateur… mais qui ne fait qu’ajouter à la terreur puisque le monstre réalise alors ce que dit son nom : il se montre à tous les enfants et non plus à l’un ou l’autre. Il se montre alors qu’on vient  de le tuer, il est donc immortel. Il retourne à la mer d’où il est venu et d’où il reviendra.

Car la mer contient aussi la carlingue, le pilote et les autres enfants qui sont eux aussi mal morts, menace latente. Dans le contexte du claustrum rectal le monstre figure un objet mort-vivant bizarre et persécuteur, sorte de pénis paternel inversé en donneur de mort, évoquant (Meltzer) le « tohu-bohu du système délirant », et capable effectivement de rendre fou.Alors il faut maintenant un nouveau totem plus puissant à côté du premier ou plutôt à sa place puisque le pouvoir du Seigneur des Mouches, mauvaise mère interne, n’a pas empêché  que le monstre se manifeste comme il ne l’avait encore jamais fait. Ce totem doit tenir sa puissance d’une monstruosité encore plus grande, celle qu’ont déchainée sur  le monde les adultes auxquels Ralph ne cesse d’en appeler.  Etranger à cette logique Ralph ne peut concevoir ce qui l’attend, même une fois devenu le gibier chassé mais pas pour sa viande (encore que…). Il se perd en réflexions sur le « bâton aiguisé aux deux bouts » que lui prépare Jack.

 Ce qui arrive à Simon est l’exact opposé de ce que décrit Nathalie Zaltzman comme travail de civilisation : la civilisation prend soin de ses déviants, elle ne les tue pas. Elle montre qu’il aurait pu être le héros civilisateur au sens freudien. Mais il n’était nullement préparé à ce qu’il allait trouver et ne pouvait le partager avec personne. Le temps ainsi que d’autres conditions minimales vont lui manquer pour accomplir sa mission pour laquelle il ne trouve aucun appui. Car entendre ce qu’il a à dire conduirait à se demander ce qui se passe dans le monde. Jusqu’au bout, alors que la sauvagerie s’est déchainée il ne pourra décidément pas être question de mettre en cause le monde adulte. Or ce qui ne peut être pensé on ne peut que le répéter.

La  scène finale

Que dire de l’incroyable manque d’empathie de l’officier britannique qui découvre les enfants ? Car enfin qu’espérait-on ? Pensait-on retrouver ces collégiens en blasers à écusson soigneusement repassés, se rendant à la répétition de leur chorale ? Ou encore disputant en tenue blanche un match de cricket dans le strict respect du fairplay ? Quelle est cette énergie toute britannique que leur sauveteur s’étonne de ne pas trouver chez eux ? Quant aux enfants : « on s’amuse… La belle aventure, les Robinsons …» Il est visible que l’officier croit se trouver devant un jeu qui aurait mal tourné. Il n’est pas surpris, il sait qu’en temps de guerre les enfants jouent à la guerre. C’est plutôt sa question qui surprend : « pas de morts ? ». Il ne s’inquiète pas de blessés qu’il aurait à secourir. Il serait presque  admiratif (« il eut un petit sifflement ») devant ces « jeunes  sauvages » en qui il pourrait déjà voir de bons soldats des infanteries coloniales que les Empires aiment tant envoyer en première ligne.

A l’évidence la guerre se poursuit toujours puisque le navire qui vient les sauver est un cuirassé, et puisque la première rencontre des jeunes naufragés avec leurs sauveteurs n’a rien de pacifique. Un soldat pointe sur les enfants sa mitraillette, et l’officier son revolver, méfiant de la présence sur l’île d’éventuels adultes qui seraient de possibles ennemis. Devant l’effondrement de Ralph il  est « ému et un peu gêné », incapable d’un geste de réconfort. Il renvoie à une imago paternelle qui n’est ni forte (il semble  craindre les enfants), ni bienveillante. Cet instant est pour Ralph celui de la désillusion finale. Cet officier n’est pas son papa, c’est un faux père, il est comme son négatif ou son fantôme, c’est un imposteur. Personne ne les a recherchés, il n’y a pas eu de secours des adultes qui ont d’autres soucis. C’est pur hasard si le cuirassé a croisé au large de l’ile en feu. Le pire dans cette étrange scène de secours sans humanité, c’est ce  dont elle témoigne : les valeurs qui ont cours dans le monde du claustrum rectal sont aussi celles du monde extérieur. L’empathie, l’attention à autrui n’y sont pas permises, elles sont des faiblesses mortelles.

Et pour la suite ? Devant les larmes de Ralph on peut être relativement rassuré, elles marquent le retour à un espace psychique où des affects humains peuvent avoir lieu. Après tout s’il n’a pu empêcher ni les meurtres ni la dévastation de l’ile-mère, Ralph n’y a pas pris part. En revanche quand Donald Meltzer avance que « ceux qui ont vécu dans le rectum doivent affronter un problème dépressif grave car, en mettant en acte leur état psychique, ils ont pu occasionner de réels dégâts au monde environnant », il émet peut-être une hypothèse trop optimiste.

Who are pigs, anyway ?

« Childrens are pigs ». Ainsi s’intitule le chapitre inaugural de « L’esprit du mal ». Mais quand Nathalie Zaltzman s’y réfère de nouveau en conclusion de son livre il n’est plus question d’enfants mais de l’humanité. Alors si les choses ont tourné ainsi est-ce parce qu’il s’agit d’enfants ou parce qu’il s’agit d’humains ? Considère-t-on l’enfant en tant qu’adulte en puissance ? En tant qu’enfant ? En tant qu’adulte ? Un groupe d’enfants isolés est-il représentatif de l’humanité à la manière des animaux de la fable ? Manquait-on d’exemples où une société d’adultes isolés est réduite à la sauvagerie ? « Men are pigs », voilà comment Nathalie Zaltzman aurait pu intituler son texte, et cela inclut bien sûr les enfants. Cela ne retire rien à la valeur de sa réflexion sur l’esprit du mal.

La tâche était  bien trop lourde. Si William Golding a voulu montrer que des enfants isolés ne peuvent créer par leurs propres forces et sans aucun environnement adulte (et même si on fait abstraction du contexte) une société harmonieuse ou simplement vivable, alors il s’est donné une tâche trop facile et n’a fait que prouver l’évidence. Des enfants sans aide ne le peuvent pas (qui le peut ?). Mais ce n’est pas la première fois que la représentation d’enfants est appelée à la rescousse pour illustrer une problématique qui les dépasse de toutes parts. « Tant il est vrai que l’adulte a tendance à projeter sur l’enfant ce qu’il ne peut élaborer pour lui-même. Je pense ici à Georges Devereux, qui écrit : « L’enfant est objet de trouble pour l’adulte parce qu’il a prise sur son propre inconscient [aussi] l’adulte élabore-t-il ce qu’il considère complaisamment comme une authentique psychologie infantile, et qui trop souvent n’est qu’une codification de ce que lui, en tant qu’adulte, désire croire au sujet des  enfants… » (Geneviève Delaisi de Perseval, « Le roman familial d’Isadora D » Ed Odile Jacob 2002)

Ces enfants isolés ont survécu, ils ont essayé. On ne peut qu’admirer l’énorme effort d’auto-organisation dont ils ont été un temps capables, et qui même s’il a échoué a permis pour un temps une vie collective qu’ils ont tenté d’organiser sur le modèle de ce qu’ils connaissaient : les règles du collège, la chorale. Mais dans cet isolement apparemment total l’environnement est toujours là et s’impose de la façon la plus contraignante.  Déterminés par la guerre en cours, ils le sont aussi par leur détresse et leur situation d’abandon. Ils le sont enfin par la répression des pulsions qui est le fond même de leur style éducatif. La conque, création géniale de Ralph et Piggy, n’était-elle pas destituée dès le départ si on veut bien se rapporter au contexte : si la guerre nucléaire a éclaté n’est-ce pas que la « conque » des adultes, l’engagement mutuel d’utiliser la parole pour régler les différends (ce serait par exemple l’ONU), avait déjà fait faillite ?

William Golding s’est identifié à ces enfants, y compris à ceux qui n’ont pas eu d’autre solution que de s’identifier à l’agresseur. Mais lui-même a su se garder d’accuser les victimes de ce dont ils étaient victimes. Il a su aussi comprendre qu’ils n’étaient pas seulement victimes. Ils ont essayé de vivre, ils ne sont pas laissés mourir et ils ne sont pas devenus fous. La spirale de violence finale ne se serait pas arrêtée avec la mise à mort prévisible de Ralph, mais la destructivité qu’ils mettent en œuvre est une stratégie ultime pour ne pas être envahis pas la détresse absolue qui aurait rendu impossible leur survie physique, même à court terme. Si Jack réussit (temporairement) dans son entreprise c’est parce qu’il donne aux enfants une ultime ressource pour se sentir vivants, avant que la folie et la mort n’occupent tout l’espace. Habiter le claustrum n’est pas forcément un séjour agréable, mais c’est encore mieux que nulle part. Le thérapeute qui prend en charge un patient, enfant ou adulte, qui manifeste surtout sa destructivité peut aussi ne pas oublier que la détresse, les agonies primitives sont derrière, et que la barrière est fragile.

 Il y a des thèmes que l’on ne lâche pas facilement. Dans son discours du Nobel, longtemps après, William Golding parle d’un « lieu magique » découvert alors qu’il avait l’âge de Ralph ou de Jack, ou de Piggy et Simon, ces quatre figures dans lesquelles  son Infantile personnel semble s’être diffracté: un bout de rivage d’Angleterre à marée basse, une anfractuosité de rocher grouillant d’une vie surabondante. « Il ne s’agissait pas de sympathie ni d’empathie, non, mais d’une reconnaissance passionnée (…) C’était la vie même, le bonheur d’être ensemble ». On retrouve là l’appréhension de la beauté, le « choc esthétique » dont a parlé aussi Donald Meltzer, avec la découverte passionnée des qualités de l’objet primaire. Quand Golding retourne plus tard sur les lieux il n’y a plus que l’eau et le sable, plus de vie. L’ile-mère a de nouveau été dévastée. Il évoque un crane aux orbites vides… le parachutiste. Mais il faut croire qu’au fil d’une vie d’écriture la culpabilité d’avoir détruit l’objet, le sein maternel s’est quelque peu adoucie. Il est ensuite question d’une contravention reçue le même jour que le Nobel. Les agents de l’autorité se montrent courtoisement intraitables mais le félicitent pour son prix. La guerre est finie, les enfants intérieurs sont sauvés.

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