Etre un Buddenbrook, jusqu’à en mourir

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J’avais déjà lu « Les Buddenbrook » de Thomas Mann sans m’aviser que j’avais affaire à un grand clinicien de la douleur, de la souffrance et du malheur familial. Dans ce roman sur le pouvoir d’une grande dynastie commerciale et sa chute, plusieurs épisodes marquants permettent de saisir le moment où le statut de la douleur devient une affaire politique, où se pose la question : de quel prix faut-il payer le fait d’être un Buddenbrook ? Trois morts jalonnent  le roman. La troisième est  la mort d’un enfant, le petit Hanno, elle clôt le cycle familial. J’y ajouterai une mort sociale, celle de Christian le frère exclu.

 La mère

La mère se meurt. Depuis longtemps, au fil de l’aggravation de son état la malade se détache de la réalité externe pour ne plus être en relation  qu’avec les présences de son monde intérieur. Si elle supplie qu’on lui accorde un stupéfiant ce n’est pas seulement pour calmer « son angoisse, sa détresse indicible », c’est parce que la lutte que mène le corps pour survivre l’empêche de s’abandonner aux présences de ce monde interne qui semblent l’appeler et auxquelles elle parle. « Dormir, piqûre… » telles seront ses dernières demandes. Elles ne se conjuguent déjà plus, le sujet parlant capable de « je » en est absenté, de même que la temporalité (alors que la mourante dit encore « je », « me » quand elle s’adresse à ces présences invisibles, ses objets internes . Mais le stupéfiant est refusé jusqu’au bout au nom de la première des habituelles lignes de défense qui est le déni biologisant : il n’y a là ni douleur ni souffrance, seulement des réflexes…

Significative est la transformation du Dr Grabow, un homme plutôt débonnaire, quand il est confronté directement au jugement de réalité, au fait brut : « Elle doit souffrir horriblement, chuchota-t-il. « Non, dit le Dr Grabow, tout aussi bas mais avec une extraordinaire autorité, et son visage doux et long se creusa de rides énergiques… C’est une illusion…». Le médecin a bien perçu que les rationalisations d’allure scientifique seraient maintenant inopérantes, et que c’est la relation de pouvoir qui doit maintenant s’exercer. Il faut intimider le sénateur pour couper court à toute interrogation. Il faut destituer le fils de sa place de fils souffrant pour sa mère et souffrant de ne rien pouvoir pour elle : non ce que vous voyez et ressentez n’existe pas. Le témoignage de vos sens comme celui de vos affects est désavoué, au sens propre il est détesté[i].

[i] Michel Tort (« Fin du dogme paternel », Aubier 2005) : « On me rapporte, tandis que je rédige ce travail, le souvenir d’une patiente hospitalisée, à qui sa mère donnait des bains brûlants et à qui, lorsqu’elle s’en plaignait, sa mère répétait invariablement que le bain était à la température idéale et qu’elle avait tort ». C’est à propos que Michel Tort évoque  le travail d’Harold Searles « L’effort pour rendre l’autre fou ». Ici c’est toute la situation qui est folle, bien que tout à fait normale selon les critères de l’époque. Mais peut-être est-ce celui que la famille veut rendre fou, Christian, qui le ressent le plus.

Ce n’est que secondairement que la morale médicale est mise en avant pour que l’on détourne les yeux. Mais comment ne pas voir dans cette morale un élément de l’ordre social qui doit être maintenu à tout prix ? Lucide Thomas Mann sous-entend qu’une autre position face à la souffrance pourrait faire partie des potentialités humaines, mais que ces potentialités ne peuvent s’actualiser dans le monde qu’il dépeint. Pourtant, précise le narrateur, un enfant aurait vu. La vérité c’est ce que tout enfant sait (mais ne dit pas toujours). Et justement un enfant au moins a toutes les raisons d’être là bien que rien dans le récit ne témoigne de sa présence, c’est Johann le propre petit-fils de la mourante. Ce qui en revanche est bien absent  de la scène c’est le travail de l’Infantile, celui qui interroge sans relâche le monde des adultes, pointe les contradictions, ne se satisfait pas des conventions et élabore ses propres théories,  des théories infantiles justement. Le sénateur se soumet, l’Infantile en lui s’est absenté, terrorisé au spectacle de la mère réellement détruite. Victime de la trahison du langage qui sert à nier le réel, et de la chute symbolique qui s’ensuit. L’effacement  de Johann dans cette scène où il aurait toutes les raisons d’être présent est une sorte de marqueur.

Pourtant rien n’est épargné dans la description de cette agonie, de ce que doit ressentir la mourante : « une terrible inquiétude, une angoisse, une détresse indicibles, un sentiment implacable d’abandon et d’impuissance ». Ni de ce que ressentent ses proches, contagion émotionnelle qui ne peut déjà plus passer par le langage. C’est le corps, le comportement qui parlent. Christian, le fils qui a « les nerfs trop courts » ne peut supporter et s’en va. Le sénateur ne peut que gémir sourdement.

Or notre terme médical, dyspnée, ne dit rien du besoin d’air, de même que notre langue n’a pas de mot pour nommer le besoin de ne pas avoir mal. Il ne parle que du fonctionnement anormal d’un système. Soif d’air serait plus précis mais est peu usité en médecine. L’expression anglaise est « shortness of breath », littéralement traduite par « court de souffle » au Québec. Par accident significatif du langage elle se trouve  correspondre exactement aux « nerfs trop courts » de Christian. Or dans les conditions normales de l’existence ce n’est jamais l’air qui fait défaut mais la capacité de notre organisme à l’utiliser pour en extraire l’oxygène et y évacuer le gaz carbonique.  Ainsi Françoise Dolto a pu parler de l’air qui nous environne comme de notre placenta commun et concevoir à partir de là une relation d’objet placentaire : celle qui ne connaît aucun manque, où l’objet ne fait jamais défaut, où sa présence n’est soumise à aucun rythme. Celle aussi qui ne peut être interrompue un seul instant. L’appareil à utiliser l’air est devenu lui aussi « trop court » pour atteindre l’air tant désiré et qui se trouve là en abondance. La barrière de l’œdème, du liquide qui envahit les poumons est infranchissable. La soif d’air, c’est aussi le besoin torturant d’apaisement qui est refusé à la mère alors que l’apaisement serait à portée.

Les « nerfs trop courts »… cela peut se lire aussi comme métaphore parlante d’une incapacité à atteindre l’objet primaire, un objet trop lointain ou qui se dérobe. Incapacité dont Christian s’est attribué la responsabilité pour préserver l’image maternelle, construisant pour cela une sorte de délire corporel dont il a fait un destin. Christian pleure un rapport heureux au corps propre où l’on n’a pas à se soucier de la « couture » corps-esprit tant elle est naturelle, celui que nous vivons tranquillement quand, comme le note Freud, « psyché est étendue, n’en sait rien ». Il sait, lui, il paie chaque jour pour savoir.

Pour lui la « couture » n’est pas ce qu’elle aurait dû être, et à place il y aura non pas  le retour impossible à un état d’avant une catastrophe primaire, mais une cicatrisation défectueuse succédant à la déception originaire, ce qu’Albert Ciccone appelle symbiose secondaire. Elle en garde les traces lisibles qui permettent de retrouver la trace de ce qu’elle a remplacé et d’en dire, ou plutôt d’en pleurer quelque chose. Cette cicatrice parle et c’est la plainte à laquelle Christian s’identifie : « que voulez-vous j’ai les «nerfs trop courts ».

Christian est celui qui demande et n’a pas. Il veut fonder un foyer, il veut vaisselle et linge. On lui fait savoir qu’il n’aura rien de tout cela et qu’il n’est même pas fondé à demander quoi que ce soit. Il voudrait surtout une position sociale, une place qui lui est sans cesse refusée parce que tout son mode d’existence psychosomatique vient rappeler en permanence ceci au groupe familial qui ne veut pas le savoir : puisqu’il y a de la souffrance c’est que nous ne sommes pas tout et n’avons pas tout. Mais s’autoriser à souffrir serait aussi déchoir. Interprétation sauvage vivante, il inflige l’insupportable vérité à une famille qui accumule les échecs jusqu’à la chute finale, mais qui tient à sa propre idéalisation. Membre retranché d’un corps familial malade son destin sera l’internement.

 

Thomas

Il suffit de suivre l’excellent clinicien qu’est Thomas Mann. Il nous guide sur le chemin qui amène le sénateur Buddenbrook à mourir de douleur. Scène de la vie bourgeoise à Lübeck, jour de marché et jour de Conseil… Le sénateur a mal aux dents mais ne consent à faire état de sa douleur et à chercher une aide qu’au moment où il ne peut plus soutenir les apparences. Il quitte la séance du Conseil au grand étonnement de ses collègues. En contrepoint, comme une prémonition, le poisson qui se débat sur l’étal du marché cherchant à échapper au panier où il étouffe est décrit comme si par sa souffrance il dérangeait lui aussi l’ordre des choses.

Les deux premiers épisodes douloureux, la rage de dents puis l’extraction ratée ont en commun d’être localisables. Thomas Buddenbrook peut dire sa douleur et en désigner le lieu « en bas, à gauche… » à un autre humain, théoriquement secourable. Il peut éprouver qu’il n’en est pas entièrement envahi. En un mot Il y a encore un « ça me ». Il n’en sera pas de même pour l’épisode final, qui survient alors que le sénateur tente de rentrer chez lui après la terrible épreuve. Ni cri ni plainte, aucune notation de douleur au-delà de cette brûlure sourde après ce que l’on imagine être une application d’anesthésique local. Mais seulement le cerveau « saisi et entrainé par une force irrésistible, à une vitesse croissante et terrifiante », tournant « en cercles concentriques de plus en plus étroits, comme si une puissance démesurée, brutale et impitoyable, allait le fracasser pour finir contre le noyau de pierre dure de cette spirale ».

Il s’agit là d’un anéantissement contre lequel l’organisation psychosomatique ne trouve  aucun moyen de réagir. L’opération psychique qui jusque là avait réussi à concevoir une douleur, et du même coup à la circonscrire, à la limiter et à l’adresser, vient d’échouer. C’est dans un corps d’adulte le « choc douloureux » du docteur Pierre Petit, la « douleur métaphysique » d’Ombrédanne, tous ces termes par lesquels on a tenté de décrire une douleur qui ne s’exprime pas, la douleur des  bébés[i]. C’est la condition, mise en évidence par KJS Anand, du bébé envahi de douleur et qui parfois en meurt. Et il n’est pas sûr que la structure corps-esprit d’un homme mûr y résiste mieux. Ainsi le « choc douloureux » n’est pas seulement affaire d’intensité et de durée de la douleur, il peut résulter aussi de l’impossibilité à la mentaliser, à en faire un événement de la vie psychique, à la vivre en première personne. Cette impossibilité est chez le bébé structurelle car elle fait partie de son immaturité. Mais à tout âge le sujet humain peut juger préférable de s’annuler s’il est confronté à une remise en cause radicale de ses valeurs, à un choix impossible impliquant un effondrement de son éthique personnelle.

[i] Voir à ce sujet dans ce blog : « Le déni de la douleur, son brusque épuisement »

Le sénateur Thomas Buddenbrook, homme puissant connu et respecté de tous, a dû quitter le Conseil, événement sans exemple et qui ne manque pas d’être remarqué. Les apparences sociales ne peuvent plus être maintenues. Il n’y a plus à ce moment qu’un type qui a mal aux dents et qui, chose tout à fait étrangère à son mode de vie habituel, aurait bien besoin d’entrer au cabaret pour y boire un cognac avec les hommes du peuple. La douleur est démocratique, elle égalise les conditions sociales. Il a besoin d’aide et pense la trouver dans ce lieu, mais peut-être comprend-il à ce moment qu’il ne la recevra pas, tout comme sa mère ne l’a pas reçue. Ou plutôt qu’il ne la demandera pas, et cela au nom d’une morale, d’un style de vie, de valeurs dont il est lui-même, le sénateur Buddenbrook, un des principaux garants. N’a-t-il pas acquiescé au brutal déni du Dr Grabow, s’en remettant à un Dieu qui à ce moment n’avait rien de consolateur ? Il comprend maintenant que ce qu’il a défendu toute sa vie incluait aussi cela… et qu’il ne pourra plus l’assumer. Il ne peut consentir à souffrir sans renoncer à son être social. Thomas est seul, il n’a plus de solution.

Alors un bref instant un nouveau sujet, plus vrai, cherche à se constituer dans l’urgence mais ce nouveau sujet ne peut vivre. Ce nouveau sujet s’il était né aurait commencé par crier, il serait né dans le cri, dans l’appel à l’aide adressé à un semblable proche. Encore faudrait-il avoir un semblable. Mais Buddenbrook ne sait plus à ce moment « comment on fait » pour avoir mal, ce qu’il convient de faire en pareil cas. Il ne connaît pas les codes et n’a plus le temps de les apprendre. Le nouveau sujet qui cherchait à naitre échoue sous le brutal rappel à l’autorité de la douleur, qui comme le rappelle JD Nasio vient toujours comme le rappel d’une autre douleur passée, inconsciente, avec son affect de perte. Comment le fils pourrait-il s’autoriser à recevoir l’aide que la mère n’a pas reçue, qu’il n’a pas su lui procurer ? La désorganisation psychosomatique est la seule issue et elle est immédiate.

« Mourir pour une mauvaise dent » commentera l’entourage incrédule, partagé entre stupéfaction et dérision. Les beaux vêtements salis dans la boue lors de sa chute, l’apparence ruinée, c’est cela qui est d’abord commenté comme le signe d’une déchéance qui dépasse la personne du sénateur.

Et en effet ce qui est arrivé est insensé, inconcevable. La douleur a tué celui qui jamais ne s’était écouté, qui avait tout sacrifié à son rôle social, qui avait aimé jusqu’à la mort incluse une pure fiction sociale, celle d’être un Buddenbrook, un pur faux self. « Un homme ou une femme est désormais clivé entre un adulte impavide, insensible et sourcilleux (qui se confond facilement avec une figure du Surmoi), et un enfant interdit de pleurer, de parler, de penser, arrêté dans son évolution » écrit Philippe Réfabert (« Aux limites du sujet » Patrick Chemla Eres-La Criée 2006). La distinction avec la figure du Surmoi est essentielle, elle explique en quoi Thomas Buddenbrook, au faite des honneurs, ne s’est jamais senti réellement à sa place. Il a toujours fait en quelque sorte semblant d’être Thomas Buddenbrook. Il est un peu comme un acteur qui finit par se rendre compte qu’il n’était pas sur scène mais dans la vie. Ainsi toujours décalé,  de mauvaise décision en mauvaise décision il précipitera la ruine de sa maison de commerce et la fin de la dynastie.

Au chevet de sa mère il n’avait pu qu’adhérer tristement à une médecine elle aussi impavide, insensible et sourcilleuse, incapable de « la pensée de la maladie normale qui fait qu’un sujet est capable de souffrir l’autre » (Réfabert). Il ne peut pas non plus, en proie à la douleur extrême, convoquer en lui l’enfant qui pleure et appelle à l’aide, car cet enfant est mort depuis longtemps. La douleur est une occasion ratée. Mais Thomas Mann laisse entrevoir ici, en creux, le nouveau sujet possible d’une médecine devenue attentive à la souffrance.

Hanno

C’est la rencontre de hasard avec un livre qui avait ouvert le sénateur à la possibilité d’une autre position existentielle, mais fugitivement, trop tard et en vain. L’autodestruction était en route. Quand un groupe familial s’autodétruit, les enfants s’ils sont présents n’ont aucun rôle autonome, c’est-à-peine s’ils interrogent, ils apprennent à ne pas déranger. Déjà destitués de leur enfance ils endurent, comme chez Faulkner où la position des noirs , témoins muets de la souffrance dans sa reproduction incessante, est celle d’endurer. Dans « Les Buddenbrook » un enfant endure, c’est Hanno, le fils de Thomas Buddenbrook mais personne ne sera là pour le protéger comme la Lilian Gish de « La nuit du chasseur » (et on se souvient de sa réflexion pensive sur les enfants qu’elle a recueillis : « they abide…and they endure »).

Devenu par nécessité vitale « intelligent » Hanno ne peut qu’improviser dans la pire des solitudes, et pas seulement en musique. Il lui faudrait inventer sa vie, ce qui faute d’appui est au-dessus de ses forces. Après avoir rendu compte de l’impasse existentielle dans laquelle se trouve le jeune Hanno, qui ne peut être un Buddenbrook à supposer que cela soit encore socialement possible, Thomas Mann interrompt le récit pour livrer une observation médicale distanciée, « question d’internat » de la fièvre typhoïde, dont il n’est même plus précisé qu’elle a atteint le jeune garçon.

A son tour la « question d’internat » à laquelle il ne manque rien s’interrompt après l’énoncé des traitements, pas nécessairement inutiles (encore que…) mais simplement hors sujet car ce n’est pas de cela qu’il s’agit. La rupture de ton produit un effet de choc, elle est signifiante. A ce moment le petit Hanno s’est déjà absenté en tant que sujet du récit, avant même que la fièvre typhoïde qui dès lors a le champ libre n’ait eu raison de son corps physique. Thomas Mann parle du moment décisif, la crise de la troisième semaine, bifurcation entre la guérison et les complications mortelles. C’est ce que le médecin voit mais ce n’est pas la question : ce qui se joue est le conflit au cœur du sujet entre les forces de vie et de mort. Pourtant la présentation qui en est faite par Thomas Mann exclut toute symétrie. La mort est impersonnelle, c’est le chemin « étrange et torride » de la fièvre et du délire qui mène au refuge d’ombre, de fraicheur et de paix[i], le plus bas niveau possible d’excitation dans la terminologie freudienne. Au contraire l’appel de la vie est une voix, « claire, gaie, un peu railleuse », il est « jovial et provocant » », c’est une présence qui fait que le mourant aura de la honte de sa faiblesse, stimulera ses défenses et rebroussera chemin.

[i] Extrait d’un rêve personnel : « mes frères les salamandres regardant toutes dans le même sens, le nez dans le courant, lissé par les algues, comme des petits enfant assis au fond de l’eau s’amusant de leurs bulles, refuge suprême de la mort fraiche et douce… »

Alors que le traitement antibiotique existait déjà j’appris sur les bancs de la Faculté de Médecine et dans les fascicules de la « Sémiologie médicale » de Perelman que le sort des malades atteints de pneumonie se jouait dans la « crise du neuvième jour » dont la description figurait en bonne place dans la question d’internat. C’est alors que l’évolution se décidait entre la guérison spontanée et les complications mortelles dont j’apprenais la liste. Il restait là une trace d’une ancienne médecine toute d’observation dans la mesure où elle était largement privée de moyens d’action.

Un souvenir me revient. Une personne ayant contracté une pneumonie à l’âge de six ans entend encore les paroles du docteur à son chevet : « Elle a huit jours pour s’en sortir, et elle seule peut le faire, son sort est entre ses mains ». Reconstruction, embellissement du souvenir dans le roman familial sans doute. Toujours est-il que dans l’esprit de l’enfant  ces paroles avaient résonné comme un appel à mobiliser les forces intérieures, l’instinct de vie. Aujourd’hui encore l’adulte qu’elle est devenue leur attribue un rôle décisif dans sa guérison. On lui avait énoncé avec toute l’autorité requise que c’était à elle de guérir, et elle se l’était tenu pour dit. Tel fut et demeure des décennies plus tard pour cette personne le souvenir d’avoir désiré vivre. Ce modeste médecin de famille avait su parler vrai à la petite fille malade. Il  avait posé avec toute la clarté nécessaire l’enjeu existentiel. Ces paroles salvatrices, nul ne les adresse au petit Hanno.

Sur cette mort qui a des allures de meurtre sans meurtrier je clos ce texte. Conscient qu’il n’a fait qu’effleurer plusieurs questions : l’articulation entre le pouvoir de manier la douleur d’autrui et l’autorité ; le cri possible et impossible ; l’émergence d’un nouveau sujet… Je me promets d’y revenir.

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