Quand le sang s’épuise. Une relecture de « La guerre des mondes » de Stephen Spielberg

InSight est le nom d’un appareil qui vient de se poser sur la planète Mars au moment où je commence ce texte, fin 2018. La sonde InSight a pour mission de découvrir, en creusant sous la surface de la planète, comment ce monde de poussière stérile qui fut probablement fertile et propre à abriter la vie il y a des milliards d’années, est devenu ce qu’il est aujourd’hui, un monde de poussière stérile. La vraie question, celle qui nous concerne directement, est évidemment celle-ci : notre Terre pourrait-elle devenir un jour semblable à ce monde mort et sommes-nous en train d’y contribuer ? Dans l’état d’esprit actuel on comprend que la question contient sa réponse. Insight, cette fois sans sa majuscule interne, est aussi un mot anglais sans équivalent français qui est entré tel quel dans le vocabulaire de la psychanalyse. C’est la traduction de l’allemand ‘ »Einsicht » qui désigne un moment privilégié de prise de conscience, celui où une représentation inconsciente accède à la conscienceAinsi nous attendrions du robot InSight la possibilité d’un insight sur la prévisibilité de notre propre fin et sur ses raisons souterraines, inconscientes. Les profondeurs du sol martien seraient comme l’inconscient refoulé qu’il s’agirait de mettre à jour pour éviter que cela ne se répète.  Il y aurait un insight de l’InSight dont l’enjeu serait celui que définit le psychanalyste Christopher Bollas (“Le moment Freudien”, Ithaque 2011) : “Ou bien nous parvenons à nous comprendre, à comprendre les autres ainsi que nous-mêmes, à trouver une façon de réfléchir aux conflits qui nous opposent les uns les autres, ou bien nous cessons d’exister”. Où il est  toujours question d’insight : l’enjeu pour l’humain de se voir et s’accepter enfin tel qu’il est avec toute sa destructivité, ou d’être détruit par elle.

Du sang des humains…

En 1898 dans “La guerre des mondes” HG Welles imaginait ce moment, précédant immédiatement la fin de la planète rouge en tant que monde habitable, où ses habitants auraient cherché à survivre sur la planète qui était leur plus proche voisine, la nôtre. Ce roman a été plusieurs  fois porté à l’écran. Mais quand en 2005 Steven Spielberg en livre une nouvelle version, on comprend qu’il ne va pas faire le même film que  la version classique de Byron Haskin. En 1954 ce dernier ne montrait qu’une guerre de conquête, métaphore transparente pour l’époque de la guerre froide, la planète rouge étant celle des Rouges.

Cinquante ans après Steven Spielberg introduit une toute autre problématique. Plusieurs des scènes initiales ne sont que des tueries de masse (le train, l’avion, le ferry) mais le cinéaste montre aussi des mises à mort individuelles par désintégration dont l’effet est évidemment de sidérer par la terreur et de briser toute résistance. La première partie du film fait découvrir les principales caractéristiques des envahisseurs : leurs appareils sont énormes, surpuissants et invulnérables, leur capacité de destruction est sans limite. Plus curieux mais qui augmente le sentiment de leur étrangeté radicale : ils ne semblent pas connaitre la ligne droite ni l’angle droit, ni comme on le verra plus tard la roue. Cela donne à leurs machines de guerre une allure biologique, comme d’immenses fleurs carnivores. Ils semblent incarner un règne végétal qui aurait transcendé ses limites en acquérant la mobilité et la maitrise technologique tout en gardant ses qualités proprement végétales : l’occupation de tout l’espace disponible, l’arborescence, le réseau.  

Tout cela est montré et dit. Il ne peut y avoir de doute. Le reste l’est moins mais ce reste est l’essentiel. On va deviner assez vite que le véritable but des Martiens n’est pas de tuer ni individuellement ni en masse sinon pour provoquer la panique, bien qu’ils en soient capables et qu’ils ne s’en privent pas. Leur dessein est plus pratique. Il est de prélever le sang des humains pour s’en nourrir et se régénérer eux-mêmes. La lutte pour l’espace vital est une lutte pour le sang humain mais ce thème ne se dévoile que progressivement par petites touches dont chacune ajoute un élément au puzzle, pour enfin devenir central. La deuxième partie du film met de côté les massacres de masse pour se concentrer sur le sort des personnages principaux. Elle se présente comme une sorte d’enquête où se dévoile l’inconcevable vérité. Pièce à pièce, presque sans phrases comme si le langage ne pouvait plus en rendre compte. Comme si les humains ne pouvaient croire à ce qu’ils voient : ce n’est pas une simple extermination, c’est de l’industrie et une affaire de sang.

De cette vérité des fragments nous sont montrés dans un climat de terreur muette. C’est d’abord l’herbe rouge qui envahit la cave où Tom Cruise et sa petite fille se sont réfugiés. Le thème d’une herbe rouge apportée par les Martiens était déjà présent chez HG Wells mais ce n’était qu’un végétal exotique sans rôle particulier alors qu’ici il y a autre chose. Car ce n’est pas une herbe mais un système circulatoire. Quand Tom Cruise la touche sa main se tache de sang. D’où vient ce sang ? Puis vient l’énorme seringue qui transperce et vide de son sang le malheureux cultivateur surpris à côté de son tracteur. La scène qui est en partie hors champ se déroule aussi en caméra subjective dans le regard horrifié des humains qui comprennent à ce moment quel va être leur sort : « Pas mon sang, pas mon sang ! » s’écrie l’homme réfugié dans sa cave, qui pense pouvoir soutenir un siège… Puis le pays entier se couvre d’une sorte de réseau vasculaire où le sang humain circule et où l’on suppose que les Martiens doivent se réalimenter. Exactement comme nous installons un réseau d’eau courante ils ont installé le sang courant.

Les Martiens qui exploraient la cave après l’inspection préliminaire, sécurisatrice de l’œil mécanique, et qui sont peut-être des enfants, leur taille comme leur comportement d’exploration presque joueuse pourrait le suggérer, sont alors rappelés comme si c’était l’heure du gouter. On peut dès lors deviner ce qui est au menu. Ce sont les premiers Martiens que l’on voit hors de leurs machines de guerre. Au passage on apprend de cette exploration que les Martiens qui ne connaissent pas la roue, ignorent également le miroir et ne savent pas leur propre image. Or ce miroir, leur niveau technologique ne permet pas de croire qu’ils n’auraient pas pu l’inventer. Ainsi le dispositif de la science-fiction pourrait-il aussi être un artifice permettant de rendre compte de ce qui se passe sur une autre scène, celle de la réalité psychique. Peut-on suivre cette piste là où elle nous conduit avec toutes ses implications Winnicottiennes ? C’est en effet ce psychanalyste qui a fait du visage maternel le premier miroir où le bébé se perçoit lui-même lors des moments de rassemblement de ses perceptions sensorielles, par exemple lors du nourrissage. L’ignorance du miroir fait penser à des êtres qui n’auraient pas connu ce miroir primordial, des êtres sans mère et sans lien primaire, qui seraient   incapables de se reconnaitre eux-mêmes, et par conséquent de reconnaitre un autre vivant, comme il arrive au bébé au moment où nait « l’angoisse de l’étranger ». Ou peut-être l’auraient-ils perdu, ce miroir, eux qui semblent avoir tout perdu sauf leur technologie ? C’est un fait de mise en scène et de récit : les seuls Martiens que l’on verra bien vivants semblent être des enfants et ces enfants ne connaissent pas leur image. En se référant cette fois à Lacan : avant ce qu’il appelle le stade du miroir l’enfant sait qu’il a un corps mais d’une façon incomplète puisqu’il est dedans.

Si leur technologie est ultra-puissante les Martiens eux-mêmes sont faibles et dépendants, sans défense. On finit par s’en rendre compte mais le personnage de Tom Cruise semble en avoir eu l’intuition. Au début du film il incarne un ouvrier très qualifié, un docker qui résout les problèmes et se rend indispensable. Confronté aux Martiens il tente de comprendre leur technologie, ce qui lui procure un avantage de survie évident. Il est potentiellement le héros civilisateur qui serait capable de ravir aux envahisseurs leurs secrets[i]. Mais comment faisaient-ils sur Mars ? Je vois là deux versions possibles et elles ne seraient pas forcément incompatibles. La version réaliste : ils viennent pour consommer ce qu’ils ont déjà épuisé sur leur planète, une vie animale dont ils dépendraient entièrement. Leur vampirisme pointerait une avidité orale sans limites.  Cette version nous les rendrait étrangement proches, ils ne seraient plus si alien dans la mesure où l’effondrement écologique qu’ils sont supposés avoir subi ne peut manquer d’évoquer celui qui nous menace[ii]. La version métaphorique, prenant en compte la réalité psychique, est plus inquiétante. Le moment du film est pris entre leur avenir supposé et notre avenir prévisible. Leur catastrophe planétaire aurait entrainé la mise en acte d’une régression prénatale monstrueuse. Ils seraient venus recréer un placenta géant à l’échelle de la planète. Il s’ensuit que pour eux les humains ne sont même pas des aliens peu évolués, ils ne sont rien du tout. Juste une matière première propre à alimenter l’énorme machine circulatoire, un gisement d’énergie exploitable, quelque chose comme une mine ou un puits de pétrole. Si l’on suit cette logique il ne peut y avoir pour les Martiens  d’immunité possible puisque l’autre n’existe pas, n’est pas un vivant. A la fin du film quand les Martiens auront succombé aux microorganismes terrestres le réseau rouge se dessèchera et tombera en poussière.

Nous en savons maintenant assez pour supposer ce qui n’est que suggéré mais jamais montré. Dans une scène très impressionnante Spielberg montre une sorte de cage remplie d’humains prélevés vivants, fous de terreur. Une pince saisit un humain, on a envie de dire comme dans la Shoah tant sa réalité est présente dans tout le film, une pièce, stück. Il disparaît dans une sorte de bouche-sphincter et ne reparait plus. Quand Tom Cruise, saisi à son tour par la pince réussit à introduire des grenades dans le ventre de l’engin, celui-ci en explosant laisse échapper un flot de sang et nous comprenons tout. La scène est décomposée comme pour faire mieux nous faire saisir ce que dans le langage de l’entreprise on appellerait un process. Ainsi la saignée du cultivateur, évènement unique, avait-elle pour but de faire savoir ce qui se déroule à la chaine dans les entrailles du vaisseau martien. Comme s’il fallait euphémiser ce que l’on se refuse encore à croire : la tâche du vaisseau est de collecter le sang des humains. Dans la scène finale de la mort des Martiens leur vaisseau laisse échapper le même liquide rouge, mais cette fois dilué, anémique, impropre à soutenir la vie.

A parcourir les critiques il est intéressant de relever les thèmes évoqués : l’enfant témoin de l’horreur, la faillite de l’autorité du père, le 11 septembre, l’exode français de 1940 ou la guerre de Yougoslavie, et bien sûr l’épuisement des ressources d’une planète qui résonne avec l’actualité de la crise climatique… La référence à la Shoah n’a pas échappé à certains. Alors que la version de 1954 mettait clairement en scène la peur du communisme, celle de Spielberg est une métaphore tout aussi transparente de l’extermination des Juifs. La scène du train en flammes qui surgit comme une image de cauchemar à la manière des flashs mémoriels chez les sujets victimes de traumatismes, condense en une seconde le début et l’acte final de l’extermination : déportation et crémation. Il y a aussi les vêtements sans corps flottant en l’air qui viennent rappeler un autre temps du process exterminateur, le déshabillage. Et devant l’image d’un Tom Cruise couvert de cendres, fixant son propre reflet dans le miroir et tétanisé quand il comprend d’un coup qu’il est couvert de cendres humaines, on pense d’abord, inévitablement, au 11 septembre. Mais rebondissant d’une catastrophe à une autre l’image qui vient ensuite pourrait être celle, inconcevable, d’être sorti vivant d’un four crématoire.

… Au sang du Christ

D’autres, sans surprise, y ont vu le sang du Christ. Au matin du deuxième jour de l’invasion, le paysage du New Jersey est rouge du sang que les envahisseurs volent à leurs victimes après les avoir capturées. Cette surface est striée d’écarlate comme le corps du Christ flagellé que montrait Mel Gibson dans sa Passion. Mais contrairement à son collègue australien, Spielberg ne croit en aucune  résurrection. Effectivement les Juifs sont ceux qui n’ont pas cru à la Résurrection. Si l’on suit alors la piste de la Shoah, les Martiens seraient les nouveaux Nazis, tandis que la place des Juifs serait occupée par l’humanité toute entière victime de l’extermination. Pourtant le thème spécifiquement introduit par Spielberg, celui des voleurs de sang, nous conduit ailleurs. Alors tout va se brouiller et se renverser en son contraire. C’est là en effet et depuis des siècles un des thèmes centraux de l’antisémitisme chrétien. Tout récemment Joanna Tokarska-Bakir (« Légendes du sang. Pour une anthropologie de l’antisémitisme chrétien », Albin Michel 2008) a montré dans une magistrale étude sociologique l’actualité de cette thématique dans la Pologne contemporaine. Son livre met en lumière la persistance inattendue et choquante de ces croyances dans la Pologne post-communiste, jusques et y compris dans les classes sociales les plus cultivées. Le thème central est bien connu : les Juifs auraient absolument besoin du sang d’enfants chrétiens pour confectionner le pain azyme et célébrer la fête de Pessah.

Le rétable de Sandomierz (Charles de Prévôt)

La couverture du livre reproduit un tableau de Charles de Prévôt qui se trouvait exposé jusqu’à une date récente dans la cathédrale de Sandomierz en Pologne. Il faisait partie d’une série de tableaux censés illustrer… le martyre subi par les chrétiens de la part des païens. Ce tableau montre dans une sorte de parcours fléché, plusieurs actions qui en réalité font partie d’une continuité, encore une fois d’un process. Comme dans le film de Spielberg où la saignée est d’abord ouvertement montrée puis suggérée alors que nous en savons assez pour comprendre ce qu’il en est. Deux enfants sont accueillis par des hommes qui tentent de les distraire, de les séduire. Un autre enfant est saigné dans le tonneau à clous, c’est l’acte central du process. Plusieurs enfants morts exsangues gisent par terre. Un autre encore, dévoré par un chien…

Reconstituons le processus mental. Les Juifs célèbrent la Pâque en consommant du pain azyme, du pain sans levain. Le pain azyme est un pain défectif, un pain « sans ». Il y manque un élément vital, celui qui fait lever la pâte, qui la fait vivre en quelque sorte. Or dans cet imaginaire personne ne peut concevoir qu’un manque soit librement consenti et même valorisé au nom de ce qu’il commémore. Par conséquent ce qui a été retiré doit forcément être rajouté[iii]. Or les Juifs n’ont pas ce quelque chose, sinon pourquoi s’en priveraient-ils volontairement ? Et s’ils ne l’ont pas, ou plus, s’ils sont en quelque sorte épuisés, sans force vitale, c’est parce qu’ils ont refusé d’être régénérés par la nouvelle alliance de dieu et des hommes, sang nouveau de l’humanité. Comme les Martiens de Wells et plus explicitement de Spielberg ils doivent chercher à l’extérieur la source de vie qui leur fait défaut.

Vus sous cet angle les Juifs redeviennent des païens puisque comme les païens ils n’ont pas accepté la bonne nouvelle et n’ont donc plus accès à la source de vie. Comme les païens ils sont soupçonnés de perpétuer secrètement de vieux rites de fertilité sous le couvert d’un faux monothéisme conçu comme stérilisé, dévitalisé. Ils sont parfois qualifiés de « sans cœur » et cela connote l’avarice et la dureté de l’usurier. Mais c’est plus qu’une formule car on retrouve là sur un terrain plus corporel  la figure de l’épuisement du sang au travers de ce qui le contient et en assure la circulation. Monique Lise-Cohen (« Pourquoi y a-t-il des Juifs plutôt que rien ? », Horizons Maghrébins, 1994, 25-26) voit dans cette absence alléguée de cœur la marque de l’absence de terre et aussi le lieu du déploiement des signes. L’accès aux sources de la vraie vie qui est la vie « en Christ » leur serait donc fermé (et on pourrait retrouver là toute la mystique du Sacré Cœur de Jésus)[iv]. En lieu et place du cœur absent on trouverait… une écriture, le Talmud. « Le Golem », film de Paul Wegener inspiré de l’antique légende juive, montre comment le mot caché qui anime la créature d’argile doit être placé à l’endroit où devrait se trouver le cœur qui est absent de ce corps sans organes (sur le front ou dans la bouche dans d’autres versions). Dans la vision de l’antisémitisme d’origine chrétienne il faudrait alors, écrit Monique Lise-Cohen, supprimer le Talmud pour laisser « crier le cœur ». Mais dans cette suppression ce sont également les Juifs qui disparaissent. Dure guérison.

« Le Golem » (Paul Wegener)
« Il Cristo scambio di cuori » Giovanni di Paolo c. 1475

Les Juifs seraient donc voués à voler périodiquement à d’autres ce qu’ils n’ont pas en eux. Le « sans » appellerait en quelque sorte le sang. Ils devraient donc le prendre, ce sang là où il se trouve, là où il est le plus vivant, le plus riche, là où cela « irradie » le plus, chez les enfants, qui sont l’Enfant Jésus à chaque fois. C’est en 1215 que le Concile de Latran IV a installé le dogme de la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l’hostie. Hostie que le juif profanateur ferait parfois saigner, il s’agit là d’une des principales accusations portées contre eux depuis des siècles. Comme les Martiens qui ont épuisé les ressources de leur monde et doivent en cherchent un autre pour l’épuiser à nouveau, ils seraient parasitaires, incapables de produire par eux-mêmes. Et par conséquent ils seraient également nomades, toujours en quête de nouvelles sources de vie à exploiter, non seulement parasites mais « cosmopolites »[v] !

Où l’on retrouve le coeur perdu… (« Cicatrices de Mirrodin »)

L’inversion est donc parachevée  puisque les Martiens sont maintenant devenus ce que les Juifs seraient supposés être s’ils pouvaient mener à son terme le projet que l’antisémitisme contemporain leur a prêté, en   s’appuyant implicitement sur les racines chrétiennes de l’antisémitisme. L’inversion est d’ailleurs un thème familier du cinéaste. On pense au Nazi sauveur de Juifs de « La liste de Schindler ». Ce n’est pas la première fois non plus que Spielberg s’intéresse aux extra-terrestres. Mais là aussi il en inverse la représentation car ceux-là sont bien différents de l’enfant E.T. (1982) comme aussi des créatures majestueuses et bienveillantes de « Rencontres du troisième type » (1977). Si les extra-terrestres sont une figuration moderne des divinités, nous aurions ici des dieux inversés, des dieux déchus ou des démons.

La figure de l’inversion est aussi constitutive de l’entreprise génocidaire. Invariablement ceux qui exterminent, ceux qui nourrissent un projet de génocide se déclarent en légitime défense, ils disent toujours agir pour leur survie : c’est eux ou les autres. Si nous ne les tuons pas maintenant nous serons tués, plus tard. Dans leur vision obsidionale, psychotique, les Nazis s’étaient persuadés eux-mêmes de devoir être prochainement exterminés par les Juifs s’ils ne prenaient pas les devants. Leurs écrits et leurs discours en témoignent et sur ce point on peut les croire sincères, au moins pour certains d’entre eux. S’ils ont aussi massacré les enfants juifs ce n’est pas seulement pour ne pas laisser de témoin vivant mais surtout parce qu’ils anticipaient d’être un jour détruits par eux s’ils les laissaient vivre, même s’ils s’étaient abstenus de les persécuter. Ainsi les Juifs les auraient détruits non pas par vengeance mais parce que selon les Nazis, c’était dans leur nature. Mais il y avait un préalable : ceux que l’on se préparait à exterminer devaient avoir été exclus de l’espèce humaine. Il fallait en faire des non-humains, ou des choses. Ce que le film nous montre.

Je pense pouvoir faire ce crédit à Stephen Spielberg : il a bien assez de  ressources et d’imagination pour ne pas s’être lancé sans une bonne raison dans un projet de remake. En réalité il y introduit un élément décisif, un nouveau mythème qui change radicalement le sens de tout le récit. Après avoir installé les éléments suffisants pour que s’impose la référence à la Shoah il brouille les pistes. De sorte qu’il devient impossible de décider si les envahisseurs seraient à l’image des Nazis exterminant les Juifs, ou bien à celle des Juifs s’en prenant à l’humanité toute entière. Et bien sûr les deux versions sont liées dans la mesure où c’est la seconde, mythique, qui historiquement a servi à justifier la première, réelle. La question qui se pose à nous, tous survivants à un titre ou à un autre puisque vivants après, c’est que justement cela soit après. Pour cela il faut raconter, mais dans ces zones traumatiques le simple récit est impossible ou inopérant. Et mettre en scène les « Légendes du sang » serait encore plus inconcevable, au moins pour l’instant. Film et livre sont pratiquement contemporains mais les chances de rencontre entre un film hollywoodien à grand spectacle et une recherche sociologique étaient plutôt ténues. Je m’y suis pourtant hasardé. Le talent, l’audace de Spielberg n’est-il pas d’avoir su insérer ce qu’il avait à dire, un autre mythème, celui des voleurs de sang, dans un récit qui le suggère et le contient ? Sa présence y est comme clandestine, et de fait de nombreux critiques l’ont simplement ignoré (la référence au 11 septembre étant forcément plus évidente). Je reprendrai donc, pour le modifier, l’adage connu selon lequel ce que l’on ne peut dire, il faudrait le taire. Ce que l’on ne peut dire, il faut le dire mais autrement, c’est-à-dire qu’il faut le montrer[vi].


[i] Spielberg semble d’avis que dans une situation de catastrophe où tout s’effondre, c’est cette intelligence pratique en prise avec le réel qui offre les meilleures chances. La curiosité toujours en éveil du personnage de Tom Cruise témoigne d’un Infantile bien présent en lui. Autre élément nouveau introduit par Spielberg : le héros est un parent, un père qui veut protéger ses enfants. Sa petite fille contre la terreur, et son fils adolescent quand il veut se jeter à corps perdu dans une guerre sans espoir.

[ii] Ce qui est encore plus angoissant : ils ne nous reconnaitraient pas pour ce que nous pensons être, des vivants, mais nous serions tout de même liés par un sort commun. Cela évoque une peur très contemporaine dont le spectre est très large, celle de ne plus être toujours sûr que celui à qui nous avons affaire est réellement un humain. Cela s’étend de l’expérience commune : cette voix qui nous parle au téléphone est-elle humaine ou robotique ?… jusqu’aux théories complotistes sur le gouvernement mondial secret reptilien.

[iii] « Il leur faut du solide Du carré du palpable Un Dieu un Christ » écrivait le poète André Spire en 1914. Et Philippe Réfabert : « Avec le Christ, l’indécision n’était plus de mise, le vrai dieu, mort et ressuscité, s’était manifesté dans sa vérité, et au nom de cette prétendue vérité on pouvait asservir, convertir, tuer ou chasser les « autres » (…) Le temps pouvait enfin s’accélérer et le progrès décoller résolument sans sacrifier à la célébration rituelle de l’irreprésentable, une célébration si dispendieuse en moyens de toutes sortes » (« Comme si de rien », Campagne Première 2018).

[iv] Voir chez Peter Sloterdijk (« Bulles. Sphères 1 » Fayard 2002) ces étranges représentations de l’échange des cœurs, le scambio di cuori, qui apparaissent dès le XIVème siècle chez des mystiques comme Catherine de Sienne. « Cette mystique du tiers ordre de Saint-Dominique aurait reçu à la place de son propre cœur celui du Christ révélé ».

[v] « Dans son essai « Psychologie de l’antisémitisme » publié à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Imre Hermann remarque que l’accusation antisémite primordiale serait celle du parasitisme : « Le juif serait un parasite vivant au dépens de la communauté qui l’accueille, et qu’il vampirise, c’est un corps étranger qui s’est introduit dans l’organisme de la collectivité »  (« Paroles fantomatiques et cryptes textuelles » Marie-Ange Delpierre, Champ Vallon 1993)

[vi] « Histoire et trauma. La folie des guerres », Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, Stock 2006

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