Un film hanté

Peut-être ne voyons-nous que les fantômes qui nous concernent personnellement. Quand j’ai découvert« Bunny Lake a disparu », ce film d’Otto Preminger qui se déroule dans le Londres des années 60 m’est apparu comme une sorte de fantôme, de négatif ou d’ombre portée de l’immense effort qui avait été réalisé en Angleterre, une génération avant, pour comprendre et pour prendre en compte le lien primaire entre l’enfant et sa mère ou les autres personnes qui prennent soin de lui[i].   Effort qui devait bien s’appuyer sur un présupposé commun : ce lien existe.

  Ann Lake vient d’emménager à Londres avec sa fille Bunny. Alors qu’elle va la chercher à l’école, la petite fille est introuvable et personne ne semble se souvenir d’elle. Bref une enfant a disparu, elle a peut-être été enlevée et on la recherche… C’est ce que dit le synopsis et pourtant ce n’est pas cela. Que l’on entreprenne des recherches suppose au moins une conviction partagée : il y a quelqu’un à chercher, cette petite fille existe parce que sa mère dit qu’elle existe. Mais le lieutenant de police chargé del’enquête se met bientôt à sérieusement douter de l’existence de la fillette. Mère et fille arrivent des USA et personne n’a vu la petite fille, dont tous les objets personnels disparaissent également. Ann Lake vient retrouver Steve qui n’est pas son mari mais son frère. Connait-il cette petite fille ? Personne ne lui pose la question tant à cette étape la chose parait évidente. Lui ne dit ni oui ni non, il dit autre chose :petite fille Ann Lake avait eu comme beaucoup d’enfants un ami imaginaire.

Il n’en faut pas plus pour instiller un doute mortel : la petite Bunny Lake n’existe peut-être pas, donc celle qui se prétend sa mère est en proie au délire. Mais s’il n’en faut pas plus pour semer le doute dans l’esprit du policier, c’est que le présupposé commun dont j’ai parlé est déjà bien attaqué, et avec lui la possibilité d’un lien. Il s’agit comme l’a écrit Harold Searles de « l’effort pour rendre l’autre fou ». Et nous voyons tout l’environnement humain se défaire. L’équipe éducative de l’école veut maintenir les apparences d’une éducation libre et sans contraintes mais elle est en voie de désintégration, directrice partie,cuisinière sur le départ et enseignants désorientés.  

 Le lien collectif de solidarité est en danger lui aussi : quand la télévision du pub diffuse l’avis de recherche de la petite fille le serveur préfère changer de chaine au lieu de demander le silence, comme si lui-même n’y croyait pas ou ne voulait pas savoir. Nous entendons alors des échos de la guerre froide, du Vietnam et des révoltes étudiantes, tout un monde gagné par le désordre et la violence, puis un groupe de rock : les Zombies ! Le spectateur lui-même se prend à douter, ne croit plus à ce qu’il voit. Une atmosphère de folie envahit le film, résultat de la destruction des liens qui régressent en anti-liens de haine meurtrière contre l’enfant, et d’inceste. Mais si inceste il y a on aura compris qu’il s’est agi pour ce couple frère-sœur d’un inceste de survie, qu’ils se sont raccrochés l’un à l’autre. Leur père est mort à la guerre tué par un de ses propres chars, leur mère a sombré dans la folie. Un jour Ann Lake tente une sortie, ce que son frère ne peut supporter…

 Le fantôme s’est imposé à moi en entendant que cette école était située à Hampstead !J’ai ressenti que je voyais un film hanté par les enfants perdus, séparés,orphelins ou morts de la 2ème guerre mondiale. C’est alors que l’institutrice retraitée, cloitrée dans les combles de l’école, qui écoute au magnétophone des cauchemars d’enfant m’est apparue comme l’ombre d’Anna Freud immobilisée pour l’éternité dans sa crèche de guerre de Hampstead, à l’écoute des enfants terrifiés… Une génération plus tard Steve est le psychotique tout ce qu’il y a de plus normal, intégré et efficace, lançant des attaques meurtrières contre tout ce qui lui parait avoir fonction de liaison. En 1959 WR Bion publie son article « Attaque contre les liens ». Finalement ce qui « prouve » l’enfant et sa mère et le lien quand tout le reste est mis en doute, c’est l’objet transitionnel, le nounours presque détruit dans cet étrange hôpital (surgery !) pour poupées, puis retrouvé par la petite fille qui alors s’endort calmement.

 Le policier aussi peut aller dormir, « puisque vous existez » dit-il à la petite fille et à sa mère. Lui aussi a pu restaurer le lien attaqué, il est redevenu« un enfant de la nuit ». Pouvoir dormir n’est-ce pas pouvoir retrouver en confiance le monde interne ? Mais il faut pour cela un contenant sûr,une maison. Dans le film tout ce qui représente ce contenant est marqué d’insécurité :l’école, l’appartement loué par Steve avec son propriétaire inquiétant et intrusif (pour ne pas parler du coffre de voiture où la petite fille est séquestrée,ni de la fosse creusée dans le jardin). Avec l’institutrice au magnétophone, le policier et le propriétaire (Laurence Olivier et Noël Coward) incarnent une génération marquée par la guerre. A la génération suivante le sens du réel est attaqué, la psychose menace. « Bunny Lake a disparu » est contemporain du « Blow up » d’Antonioni, film tout en simulacre où dans le même « swinging London » un photographe ne parvient pas à faire croire à la réalité du meurtre que son appareil a fixé. Ce n’est pas pour rien que le policier se nomme Newhouse : la maison est à reconstruire.


[i] Ce texte vient en complément de « Pour saluer Peg Belson » où je revenais sur cet effort, tel que je l’avais vécu, et j’espère poursuivi avec mes moyens. Le lecteur intéressé peut s’y reporter.

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