Traversées 3.

La Grèce

Quand mon frère partit pour la Grèce il me sembla évident que je marcherais sur ses traces comme je le faisais toujours, et je le fis dès que mon âge me le permit. Je lui devais bien « la chanson du vent et des ports » comme dans la belle chanson de Pierre Mac Orlan, celle qui « vous prend pour toute une vie ». Et après vinrent se signaler à moi Blaise Cendrars, Joseph Conrad ou Georges Arnaud… Des aventuriers mi- rêvés mi- réels, avec toujours la honte ou le déshonneur quelque part derrière eux et que l’on retrouve dans l’œuvre si on sait la lire. Tous quatre avaient changé de nom, et même pour l’un d’entre eux de langage. Tous quatre me disaient quelque chose d’un monde portuaire, obscur et attirant, équivoque. Mon frère me dit : pour aller dans les iles tu prendras un vieux rafiot qui penche, le Pandelis. Ce que je fis, et il penchait. Dans le roman familial il y avait la mention de Dellys. Mais dans tout ce que je pouvais lire sur cette histoire de commerce, de course et d’esclaves le nom de Dellys n’était jamais cité, ce petit port de la côte algérienne ne semblait y avoir joué aucun rôle significatif. Dellys s’y présentait comme une bourgade qui vivait d’agriculture et de pêche. La vie y était douce, elle se signalait par le grand nombre de ses musiciens et par ses tuiles rouges qui rappelaient Al-Andalous à ceux qui en avaient la nostalgie. A Paris plusieurs bistrots tenus par des Algériens portent ce nom.

Alors pourquoi ? Des années après je fis le rapprochement avec ce que je croyais être un souvenir personnel et qui n’était qu’une reconstruction. Durant une de nos traversées d’Alger à Marseille le bateau aurait perdu une de ses hélices dans une tempête. L’hélice perdue c’était réel, mais je ne l’avais pas vécu car cela se produisit longtemps après notre départ, en 1961. J’en retrouvai un jour la trace dans un vieux journal. Il s’agissait effectivement du Kairouan. Le signifiant était bien là, langage codé invitant à suivre les chaines associatives pour déchiffrer le cryptonyme : panne d’hélice, panne-Dellys… Et pourquoi pas : panne des délices, délices perdues ? Tout ce que procure la richesse…

Et mon bateau que je cherche partout, le Jep Ruban bleu N°2 qui traversait vaillamment le bassin des Tuileries… Amalgame avec le « Ruban bleu » que le Normandie avait gagné en traversant l’Atlantique en un temps record avant de brûler dans le port de New-York. Le feu et l’eau mêlés  eurent raison du fier navire. Les tonnes d’eau qu’il reçut pour éteindre l’incendie le firent chavirer. « C’est un naufrage, un incendie, un malheur… » chantait mon rêve. Tout y était. De mon Jep ruban bleu je n’ai gardé qu’une photographie. Je le porte sous mon bras pour cette séance de photos de mode enfant où j’avais posé. Et combien je suis fier moi aussi ! J’étais capitaine et je pouvais retraverser la mer et tout retrouver.

Jep

 

Aris Fakinos (« Récits des temps perdus », « L’aïeul ») me remettait dans mon amour de la Grèce, partagé avec l’ami Pops qui était arménien mais connaissait tout de ces musiques, puis dans les voyages en auto-stop, avant d’être laissé  de côté puis ruiné par l’accident de 1984. J’y cherchais, et trouvais dans des figures comme Alexis Zorba, ce que pouvait être un vrai modèle de masculinité qui m’avait tant manquée, la vraie chaleur du cœur, la force qui protège. Comme chez Erri de Luca je retrouvais une très vieille sagesse, infiniment précieuse, issue d’une civilisation paysanne immémoriale. Dans cette organisation de la vie il y avait avant tout ce fait intolérable à tous les pouvoirs que la terre n’appartient à personne, mais que celui qui la travaille a sur elle des droits imprescriptibles.

A une époque où mon héros n’était pas encore Léon Trotsky mais plutôt l’Alexis Zorba de Kazantzaki, avec en tête et dans les doigts mes premières expériences musicales où la Grèce était bien présente, je suis parti comme beaucoup d’autres jeunes vers ce pays. Nous parlions de « l’hospitalité grecque » et c’était bien vrai : la fière hospitalité de ces gens simples qui sans un mot nous voyant passer exténués de la marche en plein soleil, sortaient de l’ombre de leur maison pour nous tendre le pain et l’eau fraiche, le camionneur qui non seulement prenait en stop mais invitait à partager le repas et pas question de payer, le coin de terrasse offert pour dormir, le berger qui offrait le lait de ses chèvres au petit matin, recueilli dans son chapeau…

Quand nous apprécions tout cela, routards des années 60 avec le sac à dos et pas d’argent, nous ne savions pas que ce n’était que la partie visible de tout un édifice de solidarités qui permettait à chacun d’être pauvre, mais qui ne laissait personne être miséreux, dans la déglingue, c’est-à-dire seul et sans appuis, distinction essentielle que développe l’iranien Majid Rahnema (« Quand la misère remplace la pauvreté »). Nous ne savions pas encore que tout cela avait une histoire, était né et pouvait mourir. Après cela il y a eu le tourisme de masse et on en a bien profité de tout ça, peut-être jusqu’à le tuer, je ne sais pas et de toute façon je n’y étais plus.

Dans « L’aïeul », d’Aris Fakinos on voit la brutalité nécessaire d’un mode de vie et d’être, brutalité que chacun doit assumer pour ce qui le concerne, et tant pis s’il n’est pas taillé pour le rôle, il fera ce qu’il pourra ou on fera sans lui. La question de savoir comment les enfants vont se débrouiller est une question qui ne se pose pas. Personne ne peut imaginer qu’ils pourraient avoir une meilleure vie. Ils feront comme nous voilà tout, et ils souffriront comme nous avons souffert. Dès que l’enfant est en âge il travaille comme il voit les adultes travailler, et avec eux. Plus tard il jette les yeux sur une jeune fille, souvent c’est un rapt et le couple, que nous appellerions adolescent, va ailleurs porter sa misère, chercher sa fortune et bâtir sa vie où il le peut.

On peut entendre les échos de cette vie qui ressemble à une survie dans les paroles adressées aux enfants, aux bébés. Avec un groupe de formation nous écoutions une berceuse polynésienne. Un participant y discernait un climat de rite funéraire, il n’avait pas tort. Dans ces environnements où la mortalité infantile est importante et la vie difficile, bien des berceuses traditionnelles, dont les paroles nous surprennent, sont là pour en témoigner. Qui veut s’en convaincre peut écouter les paroles de « Duerme negrito » ! Cela peut aller jusqu’à « il vaudrait mieux que tu ne sois pas né ». Mais l’intention est toujours de protéger l’enfant du malheur, c’est toujours le narcissisme parental qui s’exprime. La mère qui pense et chante la mort veut en protéger magiquement l’enfant. La mère reconnait en elle la trace de la mort et ainsi elle en protège l’enfant, elle « donne la nuit » comme le dira Kafka.

J’en rapproche la coutume tibétaine d’appeler l’enfant, jusqu’à ses deux ans, « détritus », « ordure », pour que la mort s’en détourne. Est-ce de l’exotisme ? Dans ce cas nous sommes aussi exotiques. Un jour en formation les soignantes d’un grand centre de néonatalogie me confiaient qu’elles avaient l’habitude de ne pas nommer le bébé par son prénom tant qu’il n’avait pas passé le cap vital. Elles utilisaient une nomination « provisoire », protectrice du bébé. Elles ne s’en étaient d’ailleurs pas elles-mêmes rendu compte, jusqu’à ce travail en commun avec des linguistes du CNRS qui leur en firent la remarque… Ainsi même dans cet environnement hautement technologique, il s’agissait de reconnaître le pouvoir de la mort, de marquer sa place… tout en faisant le possible pour qu’elle ne survienne pas. Et on pouvait s’arranger de cette pensée de la mort pour lui faire sa place sans la laisser tout envahir.

Revenons à la Grèce. Un jour vient une rupture. Au lieu de répéter, comme leurs ancêtres l’ont fait avant eux et comme cela s’est fait partout où les conditions de vie sont semblables, que les enfants morts de maladie en bas âge sont plus heureux que les vivants, les paysans se projettent dans un avenir positif et soucient de leur sort futur. Ils décident alors de planter pour eux des oliviers dont eux-mêmes ne profiteront pas. Mais dont ils ont l’anticipation suffisante pour en imaginer le fruit et le profit comme si tout cela allait être pour eux.

Mais est-ce à dire que jusque-là chez ces paysans grecs le narcissisme parental n’était pas là ? Je pense qu’il était plutôt interdit d’expression pour ne pas offenser le sort en commettant une ubris appelant sur elle le châtiment. C’est seulement quand les griffes de la nécessité commencent à se relâcher que les parents deviennent capables de projeter sur l’enfant un narcissisme auquel ils ont dû renoncer pour eux-mêmes. Mais ce faisant ils s’épargnent eux-mêmes en réécrivant leur propre histoire, ils s’inventent à eux-mêmes un autre avenir, et c’est une vraie mutation.

Il y eut aussi les caïques, le bateau de Volos dans cette Grèce alors si peu touristique, puis celui de la baie de Santa Giulia en Corse… Moi qui ne supporte pas la mer, je me découvrais peu à peu embarqué dans le roman familial, comme celui qui aurait obtenu le rôle sans savoir qu’il avait passé l’épreuve du casting. Je retrouvai le même caïque ou un semblable dans un récit de Blaise Cendrars (voir « La honte et le soin corporel : à propos de Blaise Cendrars »). Et aussi dans les romans autobiographiques du grand Panaït Istrati la même souffrance des jeunes, des enfants, avec là aussi comme chez Cendrars la soumission sexuelle et la honte.

Mon père mourut en 1977. Sept ans après nous voulions revoir la Grèce, je voulais montrer à nos enfants Monemvassia, ce cap de Malvoisie battu par les vents à la pointe du Péloponnèse, chanté par Yannis Ritsos. Je voulais retrouver la découverte éblouie de notre premier voyage, mais ce cap sauvage était le pire endroit pour des vacances en famille. C’est alors qu’il y eut l’accident. A l’hôpital pédiatrique où se trouvait mon fils, les parents, dont moi, dormaient sous les lits des enfants, mais les parents mangeaient avec tout le personnel à côté des cuisines. Ce repas de pauvres partagé sans façons dans le sous-sol d’un hôpital dénué de presque tout me laissa comme jamais le souvenir unique d’avoir été accueilli, nourri, réchauffé, réconforté.

Je redécouvre des années après mon vieil exemplaire de la « Lettre au Gréco » de Kazantzaki. On y lisait que l’arrière-grand-père de Kazantzaki « était lié avec les corsaires d’Alger et sillonnait les mers ». La perspective s’élargissait et je découvrais que tous les éléments étaient là, présents et disponibles. Je sais que je le lisais à ce moment, à cet endroit, parce que sur la couverture il y a l’écriture tremblée malhabile de mes voisins de lit dans ce petit hôpital perdu d’où je me démenais pour sauver mon fils : Georgios Katelogos, Antonios Tsaparas, deux vieux paysans du voisinage. Je veux saluer ici leur mémoire. La famille du vieux Georgios nous aida, elle nous donna à manger, elle nettoya et repassa nos vêtements tâchés de sang, elle nous les rendit pliés et parfumés. Plus tard je reçus de lui une lettre que je possède encore. La même écriture tremblée, malhabile, « maintenant vous êtes mon fils ». On ne saurait mieux dire ce que j’étais venu chercher là. Mais fallait-il absolument cette catastrophe ? Depuis pour moi père n’est pas un genre mais une fonction : le père est celui qui plante un olivier, celui qui produit un bien tout en sachant qu’il n’en jouira pas, et le transmet.

C’était les années 70 et les coups d’état militaires se succédaient. Il me venait à l’idée que dans des pays comme la Grèce, et il y en a sûrement d’autres, où cette organisation sociale, qui est aussi une organisation collective des liens psychiques, était restée bien vivante, il n’aura fallu rien de moins qu’une sanglante dictature pour que les règles capitalistes puissent enfin s’y installer sans partage sur le champ de ruines.

Je n’idéalise pas non plus. Dans « Alexis Zorba » on voit aussi ce qu’il en était du sort réservé aux femmes qui osaient désirer. Il m’a semblé  entendre parler de cela dans le dénigrement permanent de ces pauvres Grecs qui ne savaient même pas lever l’impôt ou tenir un budget. Le pittoresque touristique et la dévalorisation, cela va souvent ensemble. Les souvenirs de Panaït Istrati font revivre cet espace méditerranéen d’où je viens, et d’où il semblerait actuellement qu’il ne peut rien venir de bon. Bien plus tard j’ai assisté comme tout le monde à cette espèce d’exécution du peuple grec, avec la sensation de vivre un déroulement tragique où le rôle de la moïra, du destin inexorable aurait été tenu par la Commission de Bruxelles. Je repris conscience de ce qu’avait représenté pour moi la Grèce Je me suis demandé ce qu’il fallait absolument assassiner là, peut-être au-delà d’une position politique qui défiait le néolibéralisme.

Un jour l’enfant que j’étais avait eu la sensation, et ressenti la souffrance, de voir que l’on traitait les siens… comme des Grecs. Si je dés-idéalise aujourd’hui c’est parce que je veux comprendre pourquoi ce qui m’a été transmis est le souvenir d’un effondrement. Et aussi la conviction que personne ne veut écouter, conviction qui rejaillit sur tout le reste de mon travail, créant un sentiment très spécial de solitude et la contrainte de devoir « écrire contre moi ». Ce qui précipite dans la solitude, c’est justement la conviction que l’essentiel n’a pas été dit, alors qu’il y a déjà un récit qui occupe toute la place, auquel chacun adhère et qui dispense de s’interroger. Après il faudra bien les explorer ces solitudes, quand elles seront devenues, au sens de la géographie, des solitudes. Solitude a deux sens : état de celui qui est seul ; et lieu où on éprouve le fait d’être seul.

Mais dés-idéaliser cela fait du bien, cela libère d’un poids. Avec mon toujours précieux Marcel Détienne j’appris un jour que dans la Grèce ancienne, l’olivier et son produit étaient plus précieux que nous ne pouvons l’imaginer aujourd’hui. Les athlètes des Jeux Olympiques recevaient des prix en huile d’olive ou des couronnes d’olivier coupée avec des faucilles d’or, là où aujourd’hui nous leur accordons des médailles d’or. Arracher un olivier était un crime puni de mort. Et je compris enfin, à ma manière qui en valait une autre, la métaphore contenue dans le roman familial : nous avions des jarres pleines d’huile d’olive, tout simplement. Et c’était la vie, c’était plus précieux que l’or, c’était de l’or. Et voilà tout.

La peau de l'olivier (4).jpg

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