Traversées 1.

Avec ces traversées que je commence aujourd’hui, il ne sera plus question, ou tout au moins plus directement, de douleur, de soin ou d’hôpital. Mais l’enfant sera toujours là, c’est du moins mon espoir…

Deux familles s’opposent en moi, et avec elles deux façons de vivre, deux romans familiaux, deux « mandats ». L’une est pauvre et honnête, elle est modeste et travailleuse et s’élève socialement par ses propres efforts. C’est du moins l’histoire qu’elle se raconte. L’autre suit le mouvement inverse. Ayant été riche, elle est maintenant presque ruinée mais toujours dépensière. Déchue mais aimant le luxe et vivant au dessus de ses moyens, nouveaux pauvres en quelque sorte, occupés à répéter encore et encore la scène du déclin. Encore un roman mais pas le même, et la différence est que ce n’est pas elle qui en parle car elle ne parle pas. Je porte en moi cette contradiction, ce conflit, ce couple de contraires. Il me fait avancer comme une hélice qui tourne et  brasse l’air ou l’eau. Cela fonctionne bien sûr à condition qu’il y ait un axe qui tienne le coup.

Mon grand-père est artisan. C’est le héros familial. Ses papiers d’identité en font un « coupeur de tiges », à la façon arabe précise ma mère. Je garde et utilise toujours ses outils, le marteau et l’alène de bourrelier. Mais il est plutôt sellier, brodeur sur cuir et sur velours. Il fabrique des objets de culte, sacs de Bar Mitzvah, tentures de velours pour la synagogue. Plusieurs objets de sa main vivent encore une vie discrète et précieuse dans les placards familiaux et prouvent son expertise : cartable à musique, sous-main rehaussé de dorures. Ses deux sacs de Bar Mitzvah se trouvent rassemblés pour la première fois lors de l’exposition « Les Juifs d’Algérie » au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme  (MAHJ) et je reconnais tout de suite son tour de main avec le motif des deux lions dressés et la broderie d’or sur fond blanc. L’un de ces sacs est celui de mon frère ainé. L’année de sa Bar Mitzvah est celle de ma naissance. Le destinataire du deuxième se trouve justement là, devant la vitrine.

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Gazé ou blessé à Verdun il a passé les concours administratifs. Cet homme sévère, impressionnant, fait régner sur les siens un climat d’autorité austère. Pas question de sauter sur ses genoux. Le regard impérieux vous tient à distance. Tout est surveillé pour prévenir le gaspillage, le niveau de la bouteille d’huile d’olive, les crayons qu’il faut user jusqu’au bout, les pages des cahiers d’école numérotées. Devenu inspecteur des impôts son travail l’amènera à saisir les biens des paysans des douars qui ne payent pas. Il organise la vente aux enchères de leurs biens et signe les ordres d’incarcération… Tout cela j’imagine avec zèle et une parfaite bonne conscience, en homme de devoir, parce que c’est le travail et parce que c’est un honneur de faire partie de l’Administration française.

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Il y a aussi les sévères et il y a les marrants.

Les marrants aiment faire la fête et profiter de la vie. Mais la fête, la joie, la musique, cela ne va jamais  de soi, on ne peut pas simplement en jouir. Autour de ceux-là flotte comme un climat confus de faute, de péché, de choses interdites et de vie mauvaise. Alcool, inversion sexuelle, violence, marginalité… Toutes les transgressions y sont, dont on parle à voix basse sur le ton de la rumeur, elles rodent au-dessus des destins individuels comme autant de hantises dont il vaut mieux se garder. C’est la faute à la guerre dit-on, l’air entendu : « Ils sont revenus de la guerre avec des vices ».

Je m’aperçois bien plus tard que ces réputations de malhonnêteté, d’arriération, de saleté et de vices de toutes sortes qui courait dans ma famille, n’était que l’image conventionnelle, le stéréotype antisémite que l’on colportait sous la domination ottomane et encore bien après. Je dois cette découverte à l’« Histoire générale des juifs d’Algérie » d’Abdelwahab Meddeb et Benjamin Stora, Albin Michel 2013). Notre famille n’en avait nullement le monopole, mais comment savoir si nous l’avions intériorisé plus que d’autres, au point de nous en accuser nous-mêmes ?

Il y a aussi les déclassés, ceux qu’on a perdus de vue et dont on parle à peine, dont on ne sait même plus s’ils sont morts ou vivants, ceux que la famille a très efficacement exclus de son sein. Il y a celui que l’on sent comme prédestiné à ce qu’on appelle alors l’asile des fous. Il y a la tante devenue marchande des quatre saisons à Paris, une occupation plutôt rare dans ma famille. Sa voix rocailleuse et son terrible chien-loup qui me faisait peur et qu’elle adorait. Elle travailla rue du Temple. Drôle de le retrouver là, le temple.

Sur cette photo qui  ressemble plutôt à la rue Jeanne  d’Arc dans le 13ème, bien typique du Paris des années 50, elle est en plein travail, c’est la deuxième personne à partir de la gauche.

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Un peu à l’écart il y a ceux qui ne sont ni vraiment sévères ni spécialement marrants mais simplement bons, et certainement les plus rares. Ceux-là on aurait bien aimé les voir plus souvent. Ils me semblaient libres de quelque chose qui pesait sur les autres. Ils s’occupaient à vivre leur vie quand les autres paraissaient toujours occupés d’autre chose et ne savaient pas quoi.

Mésalliance

C’est une époque où, si les mariages ne sont plus imposés, le mariage reste en tout cas le seul destin admis. Mes deux parents sont des jeunes gens modernes de l’après-guerre qui rêvaient peut-être d’autre chose. Ma mère avait trouvé un premier emploi de secrétaire dans une banque. Très fière de ses talents de sténodactylo, elle admirait immensément son patron avec sa grande barbe, dont elle avait gardé une médaille commémorative. Elle avait gardé aussi la nostalgie de ce que son mariage avait rendu impossible : une carrière, une vie de femme indépendante. Ingénument et sans émotion particulière elle me disait qu’elle ne voulait pas se marier, que ses parents l’avaient mariée, non pas de force mais tout de même malgré elle, contre son cœur. Elle aurait préféré rester libre pour progresser dans sa carrière professionnelle. « Oui, j’aurais eu un ami » soupire-t-elle, rêveuse… Pas question d’enfants bien sûr. Par ce mariage intimement refusé les moyens de l’élévation personnelle lui avaient été enlevés.

Mon père, jeune homme à la mode, bon danseur de tango avec un faux air de Carlos Gardel, aimait le cyclisme sur piste qu’il avait pratiqué m’a-t-on dit, et le cinéma. Il apparaît brièvement dans « La fin du monde », film d’Abel Gance (1931) qui fut un échec commercial. Il disait parfois qu’il avait gâché sa jeunesse. Je crois le reconnaitre dans la scène, partiellement coupée au montage, des télégraphistes qui annoncent la fin du monde prochaine dans le beau documentaire réalisé par Eugen Deslaw sur le tournage.

Chacun ne parle que de lui et n’écoute que lui. Ils aiment la danse, le sport et le cinéma, partout où l’on met en jeu des fictions, ils aiment s’évader. Leurs aspirations à sortir du carcan de la tradition, à mener une vie indépendante, étaient en fait jumelles, mais elles les ont conduit à s’affronter alors qu’elles auraient pu les rapprocher. Pour l’une et l’autre la pression familiale avait été la plus forte et les rêves rangés au placard avant même d’avoir pu être vraiment rêvés. Si seulement ils avaient osé, s’ils avaient eu la force de les reconnaître en eux, de se les avouer l’un à l’autre, pour ensuite reconnaître que cette aspiration commune était le sens même de leur rencontre.

Guerre

Ces deux familles dissemblables ont fait alliance par le mariage de mes parents mais en réalité elles ne se sont jamais alliées ni fréquentées, ni acceptées. Même la Grande Guerre qui les a réunies dans le malheur et le deuil collectifs ne les a pas  rapprochées. Au retour de la guerre tout était changé. Les mains industrieuses, les mains en or du grand-père étaient devenues des mains violentes, rendues folles de toute la folie de cette guerre, de toute la peur et de la détresse accumulées. La petite fille de cinq ans qu’était ma mère voyait revenir de Verdun un papa qu’elle ne reconnaissait plus et qui lui faisait peur. Le vendredi soir l’oncle musicien se met au piano et joue de la musique arabe comme on dit, en fait arabo-andalouse, notre musique alors que nous ne sommes ni arabes ni andalous. Mon grand-père aime ces moments mais la musique le rend triste, sa tristesse le déborde et tout revient. Il sort un vieux revolver d’un tiroir où il y a aussi les lettres de sa marraine de guerre. Ma mère, petite fille, a très peur et se cache sous la table. Le grand-père part au café, tout seul. La fête est associée à la peur, elle finit mal, elle va mal finir. Mieux vaut interrompre la fête, ce que je ne manquerai pas de faire de mon côté, sans savoir pourquoi et de façon répétitive.

Plus tard, victime d’un très grave accident vasculaire, ma mère n’a plus les moyens de raconter mais « cela » se raconte tout de même. Je suis à son chevet à la maison de retraite, la radio joue pour personne, c’est la « Symphonie classique » de Prokoviev, musique entrainante, dansante. Le présentateur annonce la date de composition, 1917. J’ai la vision de ma mère à cinq ans, quand son père va bientôt revenir du front, brisé. Une petite fille danse gaiement au son de la musique, et puis tout s’arrête.

Quelque temps avant, encore en état de parler, ma mère raconte la poupée de porcelaine. C’était un cadeau d’anniversaire. La petite fille qu’elle était, toute  contente, voulut la prendre dans son lit pour dormir avec elle. Ce que son père ne put supporter. Pris d’une colère incompréhensible, sans doute aussi pour lui-même, il brisa la poupée en morceaux. Quand elle raconte cette histoire ma mère ne se révolte pas, elle n’en veut pas à son père, elle est seulement triste.

« Poupée brisée ». Ce fut un rock and roll de mes premières surprises-parties. Après, alors que je ne savais rien de l’histoire, il y eut une répétition que je ne compris pas. J’étais médecin hospitalier et S. était une adolescente atteinte d’une terrible maladie congénitale de la peau qui la mutilait peu à peu, dans une sorte de brûlure perpétuelle qui la rongeait, la privant de la parole et de la marche. A la veille d’une de ses multiples opérations, je ne sais pourquoi, je lui achetai une poupée de porcelaine d’un modèle désuet.  Contente elle voulut l’emmener au bloc opératoire où elle faisait de fréquentes visites. Par inadvertance un soignant la laissa tomber sur le sol carrelé où elle éclata en mille fragments. Fin de la poupée. Plus tard S. privée de sa peau qui lui refusait tout service, exilée loin de son pays qui avait été le mien et livrée aux bons soins de l’institution, quitta cette vie difficile et ce corps devenu inhabitable, son bac en poche.

Errance

Ce jour de 1953 ou 54 où  je me suis perdu, je suis incapable de m’en souvenir et ce qui m’en a été dit je ne le sais pas non plus. Etions-nous  partis faire une grande promenade à la recherche d’une vie meilleure, peut-être avec l’espoir secret d’un retour triomphant,  fortune faite ? Ou peut-être m’avait-on annoncé que nous partions pour de belles vacances de l’autre côté de cette grande mer que je voyais de la fenêtre, et dans laquelle, en vacances à la plage, j’osais à peine tremper le pied. Ou juste à la plage la plus proche ?

Ces hauteurs fleuries, ces parlers et ces regards, ces rues qui descendaient vers la mer, la beauté de ces femmes, tout cela m’appartenait et on me l’a pris. Je ne l’ai pas donné, je ne l’ai pas perdu par inattention, je ne m’en suis pas détourné par lassitude, je ne l’ai pas oublié. On me l’a pris. C’était trop tôt, trop vite, je n’en avais pas épuisé les charmes. Je ne l’avais pas suffisamment pris en moi. Il fallait quitter la table et la table était encore servie. J’aurai beau fatiguer toutes les figures concevables de l’absence, elles me ramèneront toujours à ceci : j’ai eu tout cela, j’en ai joui sans me poser de question, comme une possession de nature. Et un jour tout cela n’a plus été.

Si en partant nous n’avons pas comme d’autres gardé la clé, c’est que nous ne sommes pas des rapatriés de 1962. Notre départ en 1953, premier essai raté, puis de nouveau en 1954, cette fois définitivement, était volontaire. Et si nous ne pensions pas spécialement au retour, c’est que dans notre esprit et à ce moment cette terre que nous quittions ne devenait pas pour autant étrangère. Dans les rues d’Alger l’immatriculation des voitures était toujours le 91, comme celle de Paris était le 75. C’était changer de département, c’était la France. Y a-t-il eu, avant 1962, un espoir ou une idée de retour ? Je ne sais. Le cataclysme politique de 1962 n’annule pas la possibilité d’un mensonge, ou d’une omission, d’une négligence à dire. Mais s’il ne l’annule pas il l‘écrase au sens de l’informatique. Mais voilà ce qui arriva. En notre absence, et sans que nous y ayons aucune part, toute  possibilité de retour avait été annulée. Notre situation devint alors semblable à celle des cosmonautes soviétiques dont le pays avait cessé d’exister alors qu’ils tournaient dans l’espace.

Les trois exils, et le quatrième

Benjamin Stora a parlé des « trois exils des juifs d’Algérie » et nous les avons vécus à notre manière.

Le premier, le décret Crémieux, nous a coupés de nos voisins naturels les musulmans d’Algérie. Mais pas de la même façon dans les familles paternelle et maternelle. C’est surtout cette dernière qui se jeta joyeusement et avec beaucoup d’énergie dans l’aventure de l’assimilation. Cette différence de destins reste pour moi comme une coupure irréconciliable avec effet rétroactif dans une réécriture de notre histoire : nous entendions couramment nos parents nous assimiler aux français, c’est-à-dire aux colonisateurs de 1830 avec qui nous n’avions rien de commun.

Le statut de français à part entière acquit par le décret Crémieux était un sujet de grande fierté. On dit que ma grand-mère paternelle fut une des trois petites filles, respectivement arabe juive et européenne qui offrirent des fleurs à Napoléon III à sa première venue à Alger. Mais était-ce Napoléon III. Plus sûrement un homme politique de la Troisième République ? Dans une autre version c’est la meilleure élève de chaque classe qui avait été désignée.

Pour ma famille très assimilée, la Métropole représentait tout ce qui était désirable. Des formules dépréciatives comme « travail arabe », « vivre comme les arabes » étaient courantes. Banalement racistes elles désignaient aussi ce dont il était important de se différencier. Mais nous n’avions ni l’accent ni le parler des juifs d’Alger. La pratique religieuse était plus formelle que réelle. Tous les mots marquant l’appartenance étaient changés, comme si nous étions dans la clandestinité. On disait le temple pour la synagogue, on disait aussi la « choule » ou la « shul », mot allemand ou alsacien qui signifie école (retrouvé plus tard à Amsterdam sur les traces de la communauté sépharade d’origine portugaise). Mais jamais le vrai mot : synagogue, et on ne commentait jamais la substitution, l’inclusion mystérieuse d’un autre idiome. Je n’ai jamais entendu dire Brit Mila, très peu Bar Mitzvah… On disait baptême, communion ! Nous parlions surtout français, un peu arabe et de temps en temps louchebem quand les enfants ne devaient pas comprendre : licobem pour ne pas dire bicot… tout en le disant, latokem pour catho… L’hébreu n’était jamais utilisé dans la vie quotidienne. C’est ainsi que se transmet un message et qu’on interdit les questions : ne montres pas ce que tu es. Quand plus tard, dans le militantisme politique on m‘a demandé de prendre un « pseudo » cela ne m’a pas étonné, je connaissais.

Hélène Cixous cite son grand ami Jacques Derrida (« Portait de Jacques Derrida en jeune saint juif », Galilée 2001), elle est plus radicale que moi : « Tenir toujours le plus grand compte, dans l’anamnèse, de ce fait que dans ma famille et chez les Juifs d’Algérie, on ne disait presque jamais la « circoncision » mais le « baptême », non la Bar Mitzva mais « la communion », avec les conséquences de l’adoucissement, de l’affaiblissement, par acculturation apeurée, dont j’ai toujours souffert plus ou moins consciemment, d’événements inavouables, ressentis comme tels, pas « catholiques », violents, barbares, durs, « arabes », circoncision circoncise, accusation de meurtre rituel intériorisée, secrètement assumée ».

A Paris le peu qui restait de tout cela s’est effiloché. En prenant acte, le quatrième enfant que j’étais annonça, quand le temps en fut venu, qu’il ne ferait pas ni communion ni Bar Mitzvah, ou quel que soit le nom, mais qu’il lirait la Bible d’abord. Cela me donnait du temps. Mes parents, dociles et peut-être secrètement soulagés, car une Bar Mitzvah coutait cher, respectèrent ma volonté et s’empressèrent de me procurer le Livre.  Ne pas nommer ce qui a lieu par son vrai nom a des conséquences. De la circoncision il reste la blessure, il y a même la musique la danse et la fête dont tout le monde se souvient. Mais il n’y a plus l’entrée dans aucune alliance et le sens est perdu. Alors le progrès de civilisation qui substitue le bélier à Isaac puis le prépuce au bélier risque de refaire le chemin à l’envers.

Le deuxième exil, les lois vichystes de 1940-42, cela reste pour moi l’exclusion scolaire, vécue comme une honte, de plusieurs enfants de mon entourage dont l’un conserva toute sa vie une inhibition intellectuelle. Peut-être cette exclusion nous a-t-elle facilité, dix ans après, le départ. Je n’étais pas au courant de l’exclusion des juifs des professions commerciales entre 1940 et 1942. Comment ma famille, mon entourage, tous commerçants, ont-ils survécu à cela ? Toujours est-il que pour Benjamin Stora les indigènes arabes en auraient profité pour prendre les places et accumuler expérience, savoir-faire et réseaux. Cela rend-il compte de difficultés accrues quand après 1942 il fallut y revenir et retrouver sa place? C’est probable mais de tout cela non plus on ne parlait pas.

Le troisième exil, celui de 1962, nous ne l’avons vécu qu’à distance. Lycéen dans un établissement très politisé j’avais l’habitude des affrontements quotidiens entre partisans et adversaires de l’Algérie française. En partant avant la Toussaint 54 nous ne savions pas ce qui allait venir et qui nous serait épargné. La famille élargie avait déjà commencé sa dispersion, vers la Métropole ou vers Israël. D’autres dans ma famille ont vécu les attentats quotidiens à Alger. Des enfants de 11 ans ont du venir habiter seuls dans une chambre d’hôtel parisienne pour s’en protéger, confiés aux bons soins d’un oncle ou grand frère déjà sur place.

« Il n’y avait rien avant »…

De ce quatrième exil que j’introduis à la suite de Stora les miens ont été, je pense, les acteurs. Il y a peu, à la faveur d’une démarche administrative je découvris le nom de l’officier d’état civil qui avait enregistré ma venue au monde, signataire de mon acte de naissance au  nom d’une République française lointaine et abstraite. Gabor Lioubov était son nom. Ce patronyme et ce prénom, inattendus dans ce contexte, évoquaient la Hongrie ou la Russie. Ce jour-là d’autres terres, d’autres climats, d’autres peuples firent leur entrée rétrospective dans le paysage de ma naissance. Ceux qui n’étaient ni arabes ni juifs cessèrent d’être obligatoirement des français. Le monde de mon origine se compliqua, prit des couleurs et devint plus réel, mais c’était un peu tard.

Comme la nôtre l’histoire réelle de cette terre et de ceux qui y vivaient avait été écrasée sous le rouleau compresseur de la grande Histoire, toujours déclinée sur le thème du malheur, mais aussi sur celui de la simplification. Ne nous disait-on pas qu’avant que les français arrivent « il n’y avait rien ici, et qu’ils avaient tout fait de leurs mains » ? Niant tranquillement, stupidement toute une histoire de deux mille ans sur cette terre, notre histoire tout simplement. Il m’a fallu du temps pour apprendre que le peuplement juif en terre algérienne remontait à une haute antiquité. C’est cela le véritable exil, le quatrième, celui qui englobe les trois autres et les dépasse tout en les déniant. Personne, aucune autorité extérieure, politique ou religieuse, ne nous l’avait imposé. Il nous exilait de nous-mêmes en annulant jusqu’à notre origine.

 

 

« Nous ne nous interrogions sur rien »… Cette parole dite et répétée par le romancier anglo-indien VS Naipaul lui aussi porteur d’une origine compliquée, dans son discours du Nobel, je pourrais la reprendre à mon compte. Lui aussi fut confronté à un monde d’autant plus incompréhensible qu’il se présentait comme naturel. Pour lui aussi la foi ancestrale se dissolvait, sans prise sur la réalité quotidienne, tout en restant formellement présente à travers des rites que plus personne ne se souciait de lui traduire. Et Bible ou pas Bible,  l’enfant questionneur de la Haggadah de Pessah ravala pour longtemps ses interrogations. Ou plutôt il les transféra, en lieu et place il posa d’autres questions.

On ne pouvait pas parler de négationnisme. Le négationnisme fait partie d’une lutte entre ceux qui veulent faire admettre une réalité difficile, et ceux qui s’y opposent parce qu’ils ne peuvent la supporter. Nous étions après. La version alternative, de remplacement avait triomphé. Son triomphe avait même été si complet qu’elle s’était entièrement substituée à la réalité, et que la trace de l’opération de substitution avait disparu avec le reste. L’affirmation délirante, chaque jour déniée par les faits, tenait lieu de réalité : sans question ni nuance nous étions des français. Et nous nous sentions forts mais d’une force artificielle, de cette déclaration qui obturait par avance toute recherche, toute interrogation possible. Restait pourtant quelque chose, à insister.

Cet « il n’y avait rien » sonne encore comme un empêchement à savoir qui a pu être efficace, bloquer la pensée. Mais alors la grande histoire qui ne passait plus par le filtre humanisant du récit familial, avec les mots connus, ne pouvait que revenir avec toute la force du Réel. On ne pouvait plus choisir, discriminer. Le résultat c’est qu’il y eut tout. Tout se mélangeait et me concernait. Les guerres, les violences antijuives de 1832 et de 1934, la crise de 1897, quand les deux candidats à la Mairie d’Alger se présentaient sur un programme antisémite (l’un, il est vrai, se proclamant « antisémite modéré » !), l’assassinat de Cheikh Raymond Leyris, ce merveilleux musicien en 1961, comme celui de Neftali Busnach en 1805, la piraterie de Barberousse, l’humiliation des dhimmis comme les enfumages de Bugeaud et le bombardement de Sakiet… Tout cela se précipita dans le vide ainsi créé et devint mon histoire.

La chute

Un jour, alors que je me tenais sur le balcon avant que mon père ne m’emmène à l’école, je vis passer devant moi, très vite, comme une ombre indistincte voilant le temps d’un éclair le soleil du matin. Cela venait d’en haut, juste au-dessous de la terrasse où l’on étendait le linge à sécher au soleil. Puis il y eut sur les fils électriques du trolley, juste en dessous de moi, une gerbe d’étincelles accompagnée d’un crépitement. Puis tout de suite un autre bruit violent, à la fois mat et sonore, un bruit mou qui ressemblait à une claque géante et que je n’oublierai jamais. A côté de moi sur le balcon, une pantoufle usée, une charentaise s’était posée sans bruit. Je dois dire le nom pour faire entendre la suite : c’était Mr Maury, le vieux monsieur qui habitait au-dessus et que je connaissais à peine, il venait de se suicider. Quand le temps reprit son cours quelque chose avait changé. Rétracté à l’intérieur de moi, devenu pierre, géode, j’essayais de mettre ensemble cette ombre qui m’avait couvert comme une éclipse instantanée, cette lueur, ce bruit et cet objet grotesque posé à côté de moi. J’essayais d’en faire quelque chose qui puisse se nommer. Je n’y arrivais pas. En disque rayé dans une sorte de brouillard tournoyait sur elle-même cette seule question : pourquoi une seule pantoufle ? Cela m’évitait de regarder en bas.

Plus tard à Paris, au N°6 du Boulevard Montmartre une importante échoppe de philatélie, la maison Maury, fut détruite par un incendie. Longtemps il ne resta sur la façade devenue anonyme qu’une enseigne, celle de la maison Maury dont les lettres au fil des années se détachèrent une à une. Ainsi je vis s’égrener peu à peu, comme autant de messages codés dans la langue des oiseaux :  MAURY…MAUR…MAU…MA…M… A chaque nouvelle lettre disparue se répétait la chute première. Elles s’en allèrent dans l’ordre inverse d’entrée en scène, chacune ayant joué sa partie dans une sorte de symphonie des adieux. Puis il n’y eut plus rien, et la façade disparut elle-même corps et biens, pour faire place à un restaurant bon marché, me laissant pour viatique l’énigme de ces phonèmes perdus dans le tumulte des grands boulevards.

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Avec la chute des lettres du mot Maury c’est la possibilité même de dire tout cela, et tout simplement de dire, qui se délita. La chute très concrète de cette enseigne venait comme en rappel d’une autre que je n’avais pas connue. C’était comme si pour moi l’incendie et le pillage du magasin de timbres-poste répétaient certaines jarres d’or censément pillées par les pirates. Longtemps je cherchai un carnet de timbres égaré dans un déménagement, comme si je cherchais toujours ces jarres perdues.

Cela insista plusieurs fois par la suite dans ce phonème, Maury ou Mory, qui longtemps s’ingénia à réapparaitre quand il était question de vie, de mort ou de chute. Puis cela s’épuisa. Je refaisais ma vie et avais besoin d’un lieu, d’un traiteur. Un professionnel m’annonça qu’il me confiait à un collaborateur, Mr Maury. Je partis. Quelqu’un, ailleurs, s’offrit à me louer son lieu. Quand j’entendis son nom, Mr Maury évidemment, je me sentis tomber à l’intérieur de moi-même. Puis je vis que j’avais affaire à un homme âgé mais pas du tout dépressif, qui venait de se remarier. Il me parla de sa voiture, une belle américaine rouge. Je restai. Quelque chose avait survécu à la chute et à la honte. Comprenne qui pourra.

Je me demande maintenant si l’incendie de la maison Maury, qui ne nous concernait en rien, ne joua pas pour moi le rôle du souvenir-écran cachant une autre catastrophe plus proche : passion non assumée pour les timbres, idée de la richesse mal acquise mais peut-être fausse comme ce vieux timbre espagnol récupéré dans l’incendie. Car avec l’incendie il y avait eu pillage. Cela se redoubla plus tard avec tel échange de timbres où le correspondant étranger ne reçut pas sa part… Moi dans le rôle du receleur… Et se répéta pour moi avec ce correspondant qui inversa les rôles et me fit payer sans recevoir. Richesse mal acquise, non légitime et de surcroit fausse richesse. Je repensais aux dettes impayées, aux échéances obsédantes qui empoisonnaient la table familiale, et à ce mot si proche d’un autre : déchéance. Fausse monnaie de mots avec lequel on nous faisait taire.

 

« Car nous avions des « jarres pleines d’or… »

J’y viens. Après mon voyage à Istambul en 1980, et malheureusement sans retrouver la source je trouve ceci dans un cahier de l’époque : « En 1850 ruinés par les pirates barbaresques ou peut-être par leur propre légèreté et gout du luxe, mon aïeul de la quatrième génération et sa famille quittèrent la Turquie pour Dellys sur la côte algérienne, et échangèrent leur statut de riches armateurs contre un autre beaucoup plus modeste. Ce sont les ancêtres de mon père. Ils avaient possédé dit-on des jarres pleines d’or ».

Nous aurions été de riches négociants et aurions possédé des jarres emplies de pièces d’or ! La piraterie endémique dans ces parages nous aurait ruinés. Il en serait resté dans la famille paternelle le sentiment obsédant d’une richesse perdue, et de la perte du statut social qui va avec. Ma grand-mère paternelle, que je n’ai connue que très âgée, en aurait conservé des habitudes de luxe, une coquetterie, des manières de grande dame qu’elle avait bien du mal à soutenir.

Un jour je décidai d’écrire à tous les porteurs de mon patronyme que je pouvais identifier. Bien peu me répondirent et ceux qui le firent n’étaient pas apparentés. Puis un jour une Mme Cohen me téléphona. Elle faisait partie du Cercle de généalogie juive et semblait connaître son affaire. Elle me confia ceci, cadeau précieux : la tradition orale contient toujours quelque chose de vrai, suivez votre intuition, il faut toujours ajouter foi à l’histoire orale mais pas de façon littérale. Elle contient un sens à décrypter, à moi de trouver lequel.

Un jour un de mes frères joua le rôle de passeur, il me fournit en langage codé l’élément pour savoir et comprendre, sans savoir lui-même la valeur de ce qu’il transmettait. Il me fit lire un roman biographique de Howard Fast, « Haym Salomon ». Né en 1740 à Leszno/Lissia en Pologne, fils d’un rabbin originaire du Portugal, Haym Salomon devint banquier et joua un rôle essentiel en finançant la guerre d’indépendance Américaine. Je ne pouvais savoir, pas plus que lui, que notre enjeu commun était le rachat glorieux du nom abimé.

En 1953 donc mon père, fasciné par la capitale et las de se cogner contre ses frères avec qui il travaillait, vendit tout et nous embarqua sur un de ces bateaux qui faisaient la ligne Alger-Marseille : les trois bateaux-frères de la Compagnie Générale Transatlantique…, Ville d’Alger, Ville d’Oran, Ville de Tunis, ou peut-être sur le Kairouan, plus grand et plus rapide, tout blanc. Il fuyait sans la connaître la faillite d’un autre, qu’il portait comme un fantôme et la transmettait à son insu.

 

Une nuit une chanson me vint en rêve, elle commençait ainsi : « C’est un naufrage, un incendie, un malheur, la maison les étages sont à l’échafaudeur… ». Elle ressemblait à ces rengaines, ces goualantes que des chanteurs ambulants faisaient reprendre aux badauds à qui ils distribuaient des partitions en les accompagnant sur l’orgue de Barbarie… Parfois sur l’épaule un singe aux yeux jaunes… Il y avait dans cette voix de la nuit le ton désolé que l’on emploie pour conter de ces catastrophes qui nous échappent, pour dire la petitesse et l’impuissance humaines. J’imagine la scène, il doit faire très froid. Les passants s’arrêtent autant pour se réchauffer au brasero que pour chanter ensemble. Autour du feu de charbon se tendent des mains bleues. Toute la scène est enveloppée d’un nuage de fumée âcre et de la buée que dégagent les voix.

C’était un rêve traumatique, comme cet autre, plus tard, où un Jean Vilar dit, solennel et moqueur, avec sa voix métallique de Jean Vilar : « votre noblétude voudra bien acquitter les dépens ». Un procès a été perdu et cette perte qui n’est pas mienne m’atteint. Celui qui cherchait à préserver de fausses apparences (la « noblétude ») ne le peut plus. Comme à l’école quand on fait des bêtises c’est le dernier qui paye, celui qui n’a pas couru assez vite, celui que les autres ont bousculé en passant, parce qu’il était le seul à ne pas réaliser ce qui se passait. Il paye pour les autres, pour toute la lignée des autres, et il ignore la dette qu’il lui faut acquitter.

Quelque part dans mon histoire familiale quelqu’un n’est pas payé pour son travail ou pour ce qu’il a vendu. A la place on le paye de mots. S’ensuit la honte pour ce personnage et aussi pour ceux qui lui ont infligé cet affront, puis le silence, enfin la silenciation : chut ! Vocable qui par malheur ou par chance fait entendre ce qu’il fallait cacher. Et comme toujours quand il y a silenciation des agirs surviennent, incompréhensibles, déplacés. Un jour de baignade en colonie de vacances, alors que ma terre natale était encore une colonie, j’avisai une barre de fer et des gravats qui étaient là, pour toute l’après-midi… casser des cailloux, avec une sorte de rage dont je me souviens, sous le regard étonné des autres enfants et des moniteurs.

Plusieurs années après, en 1962, des lambeaux de ma famille débarquèrent chez nous, porteurs d’un accent que j’avais oublié et il fallut les héberger tant bien que mal. Les jeunes surexcités gueulaient : « OAS, vous y viendrez tous, OAS… », ou encore : « De tous côtés on n’entend plus que ça, des coups d’half-tracks des coups de bazooka… » sur les airs de rock and roll ou Madison à la mode. Ce mélange de rythme frénétique et plein de raideur avec les inflexions traînantes de Bab-el-Oued avait quelque chose de comique. Mais à l’époque, je ne pouvais savoir ce qu’ils avaient vécu. J’avais l’impression qu’ils ne comprenaient pas très bien ce qu’ils disaient. Ils étaient surtout perdus, désorientés. Les adultes avaient d’autres rengaines qui chantaient moins, on y entendait  revenir « Gouvion Saint-Cyr, Gouvion Saint-Cyr »… C’était le nom du lointain et mystérieux boulevard périphérique où se trouvaient les bureaux où ils savaient pouvoir s’adresser pour recevoir une aide. Autant dire la lune, quand c’était déjà un problème pour ces nouveaux arrivants d’affronter le métro.

En 2013 je compris enfin ce que voulait dire la psychanalyste Laurence Kahn dans « Exils d’enfants » : c’était la même problématique dans la génération allemande d’après-guerre. Une histoire convenue et assourdissante prenait toute la place et réduisait au silence ceux qui ne parvenaient pas à s’en contenter. Dans ce cas la double énigme qui aurait été soumise à l’enfant chercheur que j’étais se refermait sur une recherche impossible. Il n’y avait plus d’espace habitable entre les deux histoires dont je suis fait. Contrairement aux rapatriés de 1962 ma perte, celle des miens fut une perte privée qui ne pouvait s’inclure dans aucune tragédie collective qui lui aurait donné du relief et du sens. Et même : la tragédie collective qui avait suivi nous réduisait au silence puisque son récit officiel avait désormais la prétention de tout dire de nous. Il n’y avait pas lieu de se plaindre d’un départ qui avait été somme toute volontaire.

Les rapatriés de 1962 avaient l’excuse de la guerre, et définitivement le statut de la victime. Pour eux la mémoire était collective, pour moi elle resterait une affaire privée. Pourquoi cette petite histoire serait-elle moins respectable que la grande qui a suivi, et qui est aussi faite de la rumeur confuse de mille et mille destins individuels ? Mais uniformisés, estampillés, validés ceux-là au nom de l’événement historique. Surdéterminés dirait-on plus tard vers le boulevard Saint-Michel, dans mes années étudiantes.

 

Mantas

Ces hivers des années 50, mes premiers hivers à Paris, furent très rigoureux. J’avais froid. Il a bien fallu que je me retisse quelque chose, une enveloppe, un contenant à tout ce que je suis, une couverture contre ce mauvais temps que nous vivions, une espèce de peau de fortune. A notre arrivée d’Alger nous logions dans un hôtel du 9ème arrondissement, et le soir nous trouvait nous chauffant en rond autour de « flambées » d’alcool à brûler dans une vieille poêle posée sans souci du danger au centre de la pièce. Je me souviens d’un vêtement nouveau et inconnu qu’on nommait pèlerine. Capuchon bleu, boutons de bois, laine rude au toucher, poches sans doublures, trop plates et contenant peu,  où il était difficile de loger mes billes. Il convenait à mon état d’esprit d’alors, et pas seulement parce que son nom suggère l’errance. Résister. Garder tout au fond de moi ce noyau chaud de désir, en attente de conditions plus favorables.

Devenu un sans-abri culturel, un SDF de l’appartenance, j’ai voulu me tisser quelque chose qui m’abrite, et qui en même temps fasse signe. Qu’on ne m’en veuille pas si je m’embrouille parfois dans tous ces fils enchevêtrés de la mémoire, dans cette trame et cette chaîne. La trame avec la chaîne, cela sonne comme « le tram et la chaîne ». Faire la chaîne, dans notre français particulier d’Algérois cela signifiait  faire la queue, précisément pour prendre place dans le tram à l’heure d’affluence. Mais plutôt que le tramway n’était-ce pas plutôt le trolleybus qui passait juste sous nos fenêtres dans un ronronnement feutré, avec ses deux grandes perches articulées aux mouvements lents et fatidiques, avec ses câbles électriques attachés presque à hauteur du balcon d’où je regardais et écoutais la ville et le port ?

Puisque j’étais là-bas et que je suis ici, il n’y a pas de raison de croire que tout ce qui est là-bas ne puisse également être ici, évidemment sous d’autres formes mais qui expriment dans leur diversité une unité profonde. Croire le contraire serait paradoxal et pour moi insupportable, car cela signerait mon absolue solitude, cela dirait que je suis vraiment perdu. Ainsi tant que j’ai pu je me suis protégé contre la perte. « Vous êtes syncrétique, c’est rare et pas nécessairement une qualité », je me souviens de cet avertissement que me lança un jour mon professeur de philosophie, étonné de mes rapprochements conceptuels qui lui paraissaient indéfendables, et à moi tout naturels.

Ainsi le déraciné devient-il internationaliste, cosmopolite, grand amateur de mélanges culturels, tout en comprenant bien au fond de lui-même, qu’il n’y a là que défense contre le sentiment du vide. Je devais nier cette perte avant de pouvoir la reconnaître et l’accepter un jour, mais quand ? Peu importe, il y a un temps pour tout et « nous ne sommes pas juges du temps perdu ». Cette phrase de Nicolas Bouvier m’a aidé plus d’une fois. Je me la suis répétée chaque fois que les choses n’allaient pas assez vite à mon gré, où pas dans la direction que j’aurais voulu, chaque fois que j’avais l’impression de me perdre ou de laisser filer ma vie comme un bas qui file ou un tissu qui se défait, comme de l’eau entre les doigts. « L’usage du monde » a été mon livre de voyage, plus pour la méthode que pour les lieux, qu’en général je n’ai pas connus. Dans le printemps brésilien je relisais l’hiver passé à Tabriz, la halte obligée, la perte du plus précieux, les notes de voyage. La richesse gagnée en fin de compte.

La vérité c’est qu’à Salvador de Bahia je me sentais vulnérable au froid de Tabriz, comme si ce froid me venait du dedans et que le grand soleil qui baignait le Pelourinho fût impuissant à me réchauffer. Ce n’était pas mon soleil et malgré tous mes efforts pour affecter de croire le contraire, et pour l’aimer « comme si », je n’étais ici somme toute qu’un touriste qui voulait se croire spécial. Comme font tous les touristes. Mais la tension entre ici et là-bas ne peut se résoudre par ce genre de tour de passe-passe géographico-culturel. Je ne m’en sortais qu’au prix de tiraillements chroniques, celle-ci et celle-là, celle-ci ou celle-là, ici ou là, cet instrument, cette musique ou cette autre. Le froid demeurait en moi. Parfois il trouvait son chemin, par des voies connues de lui seul, jusqu’au bout de mes doigts.

 Combien de fils m’ont échappé, combien d’étoffes défaites, d’échecs et de fausses pistes… Je pense aux frises colorées sur mes cahiers de l’école maternelle, à leur  joie, à la vibration du jaune, de l’orange et du bleu dans l’air d’été. Cette pulsation électrique de l’air surchauffé, quand tout sommeille au cœur de l’après-midi, quand la seule fraîcheur monte des carrelages que l’on a aspergés d’une eau vite évaporée, je crois encore la ressentir. C’est un murmure très bas, comme formé des atomes du silence. Je l’entends et la retrouve encore aujourd’hui dans le murmure de la voix de Joao Gilberto chantant « Avarandado ».  De cette scène d’été empreinte d’une paix idéale surgit  sans avertissement une violence qui désintègre…

« Mes os étourdis de soleil

Du blanc surgissent les couleurs

Sur les frises de mon enfance

Je ris en toi, noire, éclatante

Lanières de ma chair dressée

Comme à l’autel des surgissantes… »

Les belles couvertures des vallées Andines que l’on appelle des mantas, il n’y en a pas deux identiques. Je porte en moi le goût de ces matières riches et texturées, vivantes en un mot. En regardant les couleurs et les motifs celui qui est familier de cet univers culturel peut dire : cela vient de là, de telle vallée, de telle communauté, tel artisan ou famille. Le langage le dit, dans cette belle langue aymara où le suffixe manta signifie l’appartenance, ou le nom du groupe Bolivia Manta signifiait simplement leur origine, pas leurs beaux ponchos. Récemment j’ai appris avec une certaine satisfaction que des comuneros boliviens ont réussi à se faire restituer, par décision de la justice américaine, leurs mantas traditionnelles qui étaient entrées en  possession d’un riche collectionneur. J’ai ressenti cela comme une victoire personnelle.

Aujourd’hui ces mêmes comuneros confectionnent, avec des fragments de ces mantas, de très beaux sacs à dos, où le cuir ouvragé, solide et de belle facture, aux reflets de vieille sellerie, s’unit aux couleurs chaudes de cette laine un peu grossière. Ils sont pratiques et se vendent un bon prix dans telle boutique branchée que je connais. Le patron, qui va prospecter et acheter sur place dans les villages de l’Altiplano est encore tout plein de son dernier voyage et heureux de trouver une oreille intéressée. Il me parle des difficultés des artisans qui le fournissent. Il me dit leur douleur de se séparer de ces objets de la tradition, parfois non remplaçables, et la rareté croissante de ces belles couvertures, supplantées de plus en plus par des produits d’importation. Avec son récit improvisé c’est la mondialisation et ses drames qui pénètrent dans la petite  boutique. Je lui achète un  autre sac bien que je n’en aie pas besoin, je l’achète pour plus tard. En réalité j’aime le motif linéaire, orangé, orné d’un oiseau qui se détache sur la laine rêche et sombre. Je ne veux pas qu’il m’échappe, celui-là au moins.

Ainsi fragmentée la manta ne signifie plus le foyer rassurant, sa chaleur et sa protection. Elle accompagne l’errance et la perte, mais une perte qui n’est jamais totale s’il se trouve quelqu’un pour lire et reconnaître le signe contenu dans ses motifs. Je rêve que dans le morcellement, l’inclusion dans un autre objet puis le déracinement,  la perte d’identité soient au contraire démultiplication de l’identité à la mesure de tous ces petits sacs à dos qui se promènent sur des épaules citadines. Signes énigmatiques d’un fragment de culture qui a du consentir à s’exiler au nom d’un artisanat de survie, dans les termes d’un échange que l’on veut croire équitable. Cela aide pour la bonne conscience. C’est une diaspora silencieuse, une diaspora de choses. Je rêve d’être interpellé un jour dans une rue de Paris, près de la Bastille, par un de ces comuneros  sentencieux et magnifiques auxquels Manuel Scorza a si bien su donner vie dans ses romans. Il y reconnaîtrait son travail, comme le visiteur du MAHJ, et moi je pourrais lui donner mon bonjour et lui dire merci.

Une réflexion sur “Traversées 1.

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