L’ascenseur conduisant au lieu de l’opération restera le symbole de la séparation, de l’arrachement brutal des bras de la mère : « un homme en blouse blanche qui m’a pris dans ses bras et qui m’a enlevée à ma mère qui avait demandé à rester avec moi pendant mon séjour en clinique. Cet infirmier a pris l’ascenseur pour se rendre à la salle prévue à cet effet. J’ai eu tellement peur par ce qui se passait autour de moi et par les secousses de cet ascenseur que je n’ai jamais pu reprendre l’ascenseur avant l’âge de 13 ou 14 ans. Aujourd’hui encore j’appréhende toujours surtout lorsqu’il s’agit d’ancien matériel… »
« Ce qui est pour moi le plus stressant, ce ne sont pas les interventions par elles-mêmes mais l’anesthésie, depuis que j’ai été opérée pour la première fois »
« Deuxièmement, l’anesthésie par le masque m’a marquée au point d’occasionner par la suite une peur d’étouffer dans diverses occasions (espace réduit, tunnels…) »
Chez d’autres, on verra l’impossibilité de nager sous l’eau, de porter un masque de plongée, ou encore la terreur de se réveiller en pleine opération : « Suite à cette opération, ma seule peur face au monde médical restait l’anesthésie. J’ai eu la chance de ne pas subir d’opérations jusqu’en 81 où je devais me faire extraire 4 dents de sagesse. La piqûre n’ayant rien à voir avec le ballon, je ne me suis pas réveillée !!! »
Il y a aussi l’odeur caractéristique du gaz anesthésique. Elle jouera le rôle d’un signal d’alarme au point de provoquer nausées ou défaillances. Un témoin craint de la percevoir de nouveau : « C’est surtout l’odeur de l’éther qui m’angoisse, cette odeur étant souvent présente dans les couloirs des hôpitaux, il m’est très difficile de m’y sentir en sécurité »
« J’ai été à cette époque-là endormi au chloroforme et ce goût mélangé à l’odeur du sang m’est resté des années en mémoire. Depuis j’ai également une hypersensibilité à certaines odeurs (peinture, essence, etc.…) qui dans mon métier me gêne beaucoup »
Victime d’une syncope lors de l’anesthésie locale à 18 ans, cette femme pense avoir reproduit plus tard la même réaction : « Est-ce psychologique ? J’ai été opérée du nez (il y a 3 ou 4 ans) au moment de retirer les pansements, plus exactement après avoir retiré le premier pansement (donc j’ai pu constater que je ne sentais absolument rien) j’étais assise sur une chaise face au docteur. Je me suis évanouie de nouveau »
Mais il y a de curieux retournements. Un ancien opéré, devenu médecin, nous confiera que maintenant il aime beaucoup l’odeur de l’éther.
L’évitement phobique pourra s’étendre à toute situation de soin :
« …à ce jour de ce mauvais souvenir je ne suis jamais retourné à l’hôpital Trousseau »
« L’ablation des amygdales et des végétations est sans doute par contre à l’origine de l’appréhension que j’ai maintenant face à toute intervention même minime y compris les examens médicaux de routine »
« De toute façon aller à l’hôpital même pour rendre visite à une connaissance est pour moi un supplice. Dès que j’en franchis le seuil je ne me sens pas bien du tout. Je suis prise de nausées et lorsque je vois un médecin ou une infirmière sur ma trajectoire je me sens devenir moins que rien. J’ai le sentiment que s’ils voulaient me faire du mal ils le pourraient sans difficulté car je n’arriverais pas à me défendre face à eux »…
« Moi je craindrai toujours le monde hospitalier à cause d’une malheureuse opération qui n’a même pas complètement réussie puisqu’il me reste la moitié d’une amygdale…que je ne me ferai jamais enlever ! »
« A l’âge de 12 ans, j’ai dû aller à l’hôpital pour un hameçon planté dans l’os d’un de mes doigts. Sur le chemin, j’ai tiré dessus de toutes mes forces malgré la douleur pour éviter de me rendre à cet hôpital. A l’hôpital, les internes ne parvenant pas à me le retirer, parlaient de me garder pour la nuit et m’opérer le lendemain matin. Je me souviens d’avoir menacé mes parents : ou ils me ramenaient à la maison et nous reviendrions le lendemain pour l’opération, ou ils me laissaient à l’hôpital mais je me sauverais de n’importe quelle façon, quitte à sauter par une fenêtre. Heureusement les internes ont à nouveau essayé et sont parvenus à me l’enlever cet hameçon. Si j’avais dû rester dans cet hôpital je vous jure que j’aurais mis mes menaces à exécution. »
Quelle perte de chance chez des patients qui seront portés à différer ou éviter des soins nécessaires ? Quel rôle dans le recours aux médecines alternatives ou dans le désir d’accoucher à domicile ? Le même témoin poursuit : « D’ici un an ou deux, j’envisage une grossesse. Mais vous savez, je vais faire tout mon possible pour mettre mon bébé au monde à la maison. Et si par malheur je devais aller à la maternité, je ferai tout mon possible pour en ressortir au bout de trois jours. »
Que d’épreuves, que de violences : l’absence de toute préparation ou réassurance, l’angoisse de l’attente, le déshabillage et son humiliation, la séparation, le choc à l’arrivée dans la salle d’opération, la découverte d’acteurs inconnus et leur inconséquence, les autres enfants opérés, la vue du sang, l’immobilisation, la privation de paroles, les instruments métalliques, l’étouffement du masque, les odeurs suffocantes, la surprise de la douleur ; puis le réveil et ses nouveaux tourments, la faim et la soif, le mutisme obligatoire, et les opérations ratées, les incidents et les accidents, les mensonges, les trahisons et les promesses non tenues… Quelque temps après la fin de l’enquête, et comme pour la conclure, un dernier témoignage est arrivé. Dans sa simplicité il disait à peu près tout :
« Avec beaucoup de retard, je vous apporte une petite information, ayant été opérée en 1964 dans la région lyonnaise des végétations. Je dois dire que j’en garde un très très mauvais souvenir. J’avais quatre ans, je ne savais pas ce qu’on allait me faire, mes parents m’attendaient en bas, on m’a montée en salle d’opération, le plus affreux a été le fait que j’avais les bras attachés (j’ai 30 ans, et je ne supporte pas que l’on me tienne serré les bras, par jeu, je me sens « prisonnière » !) Puis je garde le souvenir de « crochets » introduits dans le nez (je dis crochets, c’est l’image qui me reste), un masque noir que l’on m’appliquait sur le nez, qui ne me faisais aucun effet, je me sentais paniquée, les blouses blanches, et « si je n’arrêtais pas de crier un infirmier viendrait me faire une piqûre » me disait le chirurgien. Et en même temps un infirmier en blouse blanche sortait d’une pièce voisine en poussant un chariot sur lequel étaient posés des instruments. Je n’ai pas de souvenir quand on m’a détachée, redescendue du bloc, retour à la maison, mais j’ai longtemps eu des cauchemars, estompés petit à petit, puis malheureusement revenus lors de l’extraction d’une prémolaire, chez le dentiste, je devais avoir 9/10 ans. Je suppose que les méthodes ont bien évolué et c’est tant mieux, car c’était trop affreux, d’y repenser me donne le frisson… »
Cette personne avait su se donner le temps nécessaire pour rassembler ses souvenirs, les ordonner et les replacer dans un parcours autobiographique, avec des liens organisés entre passé et présent. Les souvenirs que j’avais rassemblés avaient un point commun : ils étaient saturés de certitude. Ces gens savaient au moins une chose : ils avaient vécu cela, c’était à n’en pas douter leur vie à eux. Le souvenir même des diverses épreuves et souffrances ne faisait que rendre encore plus certain, plus assuré ce sentiment d’identité personnelle que confère la capacité de raconter sa vie. Beaucoup de témoignages donnaient l’impression d’un équilibre entre les faits, les images, les sensations et perceptions, et les émotions. Ces récits étaient cohérents et structurés. Tous ces gens qui racontaient des choses terribles ne voulaient pas les oublier. C’était comme un devoir de mémoire qu’ils auraient eu envers eux-mêmes.
Mais il y avait les autres. J’avoue avoir fait preuve d’une certaine naïveté en m’imaginant que tous les souvenirs prendraient la forme d’un récit factuel et circonstancié. Tels étaient effectivement les récits que j’avais de fait sélectionnés par la forme même de ma demande. Et je m’étais étonné de la facilité de ce recueil, vu le peu de moyens mis en œuvre. Je n’avais alors aucune idée de ce que je mettais en marche. Ni de la forme que pouvaient prendre les témoignages de ceux et celles qui avaient retranché la zone du traumatisme.
Plus tard, mieux instruit, j’ai compris que l’essentiel ne se joue pas là. Mon enquête reposait sur une hypothèse peut-être naïve : se souvenir, c’est se souvenir de quelque chose, c’est pouvoir en faire le récit, pouvoir inclure cet événement dans une biographie personnelle. Je m’adressais, pensant que c’était le cas général, à des personnes adultes qui se souvenaient d’avoir été opérées étant enfant. En réalité ce n’était là que la pointe extrême de l’iceberg de la mémoire. J’avais négligé une autre pensée qui est une pensée d’images et d’affects, et aussi une pensée motrice et sensorielle.
Parfois les faits du souvenir étaient bien présents, mais comme aseptisés, blanchis, décapés de tout contenu émotionnel : neutres, neutralisés plutôt. Comme le récit de cet aide-soignant de 38 ans qui avait subi à 11 ans une amygdalectomie sans anesthésie au cours d’une de ces « séries » que les soignants avaient fait revivre pour moi. Une de ses amies, soignante également, m’avait mis en contact avec lui, car il lui arrivait d’évoquer cette opération. Il se souvenait de tout : l’entrée dans la salle, le drap, le « crochet » dans la bouche, les amygdales que l’on coupe. Tout était allé très vite, on lui avait dit : « Voilà, terminé ». Etant passé le dernier il avait entendu les cris des autres enfants. Ses parents l’attendaient, oui. Des angines ? Il ne savait pas mais depuis il était « tranquille de ce côté-là ». Et voilà. Ni douleur, ni peur, ni ressentiment, la normalité même. Pas même un étonnement chez ce soignant devant l’absence d’anesthésie encore en 1963.
Une autre petite fille opérée sans anesthésie à sept ans nous dit comment elle a affronté l’immobilisation par trois infirmières et l’opération à vif avec une ingénuité confiante : « …pas de problèmes, j’étais bien, je me demandais pourquoi tout ce monde autour de moi. Et puis tout s’est passé en une seconde… ». Elle a surtout été surprise. Mais son corps s’est défendu malgré elle : « A ce moment j’ai sursauté très fort mais comme un réflexe pour me sauver, et c’est à ce moment-là que j’ai compris pourquoi les infirmières me tenaient ! ». Voix discordante dans les témoignages, elle a su gré à ses parents de ne pas l’avoir avertie, de ne pas en avoir fait « tout un foin ». Au moment le plus critique elle s’est trouvée comme divisée : une partie d’elle se soucie encore de « comprendre », alors que son corps réagit à la menace réelle.
Quelle est la part de ce que la psychanalyse a décrit comme l’identification à l’agresseur, un mécanisme de défense en situation extrême ? C’est comme si elle avait eu à rassurer les grands, en s’oubliant elle-même. Une partie d’elle était restée capable de décider que ce qui arrivait n’était pas normal, pas conforme à une éthique implicite, n’était pas bien. C’est cette partie d’elle qui aujourd’hui pouvait témoigner. Une identification plus complète à l’agression aurait plutôt conduit à la banalisation, tant de fois entendue : « après tout, on n’en mourait pas ». Ou bien au silence. Celui des hommes, par exemple ?
D’autres textes livraient sans transformation des images et des affects, avec des liens logiques plutôt lâches, et de nombreuses lacunes. Des écrits sûrement, pas forcément des récits. Il y manquait le lien qui unit la sensation à l’image et à la pensée. Il manquait aussi la représentation d’un processus intérieurement cohérent, inscrit dans un récit de vie. On savait, mais rien de plus. Le sentiment d’une détresse vécue dans la solitude, sans secours possible était une caractéristique commune. J’avais affaire à la mémoire traumatique qui se joue toujours au présent et qui n’est pas faite de souvenirs mais de traces mal reliées entre elles. Un témoignage projeta un faisceau de lumière dans cet oubli presque complet, pourtant habité par une inquiétante présence :
« J’ai été opérée des amygdales en 1969, à trois ans et demi. Je m’en souviens d’une façon très très vague : seulement le souvenir du réveil, dans une salle pleine d’enfants, où je cherche en vain mes parents. Beaucoup plus tard, vers 20 ans, j’ai commencé à avoir des cauchemars, qui sont devenus de plus en plus fréquents, enfin toutes les nuits. Quelqu’un avec un masque noir était dans ma chambre, d’abord loin du lit puis s’en rapprochant. A la fin je ne dormais plus car le personnage était sous mon lit. Son masque était encombrant et étouffant, mais ce n’était pas un objet que je pouvais reconnaître. Le personnage était plutôt masculin, mais vague et sans forme, à part le masque. J’en ai donc parlé à ma mère, qui a tout de suite associé le masque à mon opération des amygdales. Et les cauchemars ont cessé tout de suite. »
A confronter le contenu du rêve avec les bribes du souvenir conscient, et d’autre part avec ce que l’on sait de l’anesthésie au masque, on voit que le rêve s’alimentait de ce qui n’avait pas été mémorisé, de ce qui n’avait pas été accompagné de paroles, et qui était donc resté pour la petite fille un fait dépourvu de sens. Faute d’avoir été nommé à l’enfant pour ce qu’il était le « masque noir, encombrant et étouffant », s’était chargé de multiples significations, jouant sur les multiples sens du mot. La répétition du rêve était un effort opiniâtre pour se souvenir. Mais cette jeune femme ne pouvait y arriver seule. La simple révélation de la réalité par la mère fit disparaître le rêve obsédant. L’homme au masque noir s’évanouit. Ainsi des années après la parole de la mère avait gardé le pouvoir de dissoudre les fantasmes angoissants. Elle était venue remplir le vide resté béant entre des opérés privés de voix et des soignants muets.
Un jour une voix timide m’a interrogé. « Dis-moi, comment ça se faisait, les amygdales, dans l’après-guerre ? ». Cette personne n’était pas au courant de ma recherche mais elle connaissait ma profession. Sur un divan analytique elle avait retrouvé une sensation de mâchoire forcée, douloureuse, qu’elle ne savait pas à quoi rattacher. Elle savait avoir subi cette opération mais c’est là tout ce qu’elle en savait. Elle n’en avait conservé aucun souvenir conscient, aucun détail, aucune image, rien. Ce bloc de sensation brute jailli de l’oubli correspondait-il à quelque chose de réel ? Je lui ai dit oui, en effet, c’est l’ouvre-bouche, j’en ai fait une description sommaire et jugé inutile de lui en dire plus. Maintenant elle savait que ce n’était pas pur fantasme, juste une part de son vécu restée comme un trou noir faute d’avoir été nommée, faute de quelqu’un avec qui le vivre. Entre ce savoir insu et la sensation il n’y avait rien. Mais pour que cela même puisse advenir il avait bien fallu que son analyste sache ne pas tout renvoyer à une scène fantasmatique, laissant à sa patiente une ouverture pour une recherche personnelle. Et il fallait enfin, pour que cela prenne forme et soit communicable, la validation d’un autre, extérieur.
Mais de quoi parlait cet homme qui, au téléphone, m’expliquait avec véhémence : « J’ai l’impression d’un trou, de plus rien dans la gorge. C’est ça qu’il faut expliquer, ce trou c’est plus important que la douleur… » Ce trou fait de silence, il fallait bien qu’il parle. Quand en 2015 Gérard Lefort publia ce qu’il appela un roman, il ne fit pas autre chose que ce qu’avaient fait avant lui Michel Leiris, un précurseur, puis plus tard Michel Tournier, Nathalie Sarraute, Roald Dahl et quelques autres : un récit d’enfance, d’allure autobiographique, dont un des chapitres racontait une opération des amygdales. Mais -l’auteur insista sur ce point- il n’avait pas écrit une autofiction, c’était largement inventé. Soit. Au reste en 2015 toute cette histoire était terminée, ou en voie de l’être. Pas le traumatisme collectif.
Mais il y avait ce titre, « Les amygdales », un titre incongru, langage d’initiés entre gens qui savaient de quoi il était question, Et même comme un défi : qui relèverait ? Qui parlerait pour lui-même ? Dans toute la recension du livre, pratiquement personne. Un seul critique osa la phrase si commune à l’époque, et qui suffisait pour se comprendre : « J’ai eu les amygdales » (Ouest-France). Un autre, plus allusif, parla d’un titre « qui laisse songeur », d’un « sentiment de trahison » (La Vie). Le narrateur eut à encaisser de subtiles accusations sur le ton de l’insinuation chafouine. « Opération réussie » titra Les Inrocks. Ou encore : « On ne peut pas enlever ça à Gérard Lefort, il sait écrire » (Babelio). Il fut question du « fantasme d’un garçon qui avale le monde » (Grazia). Le journaliste écrivain venait titiller une plaie encore ouverte. La vraie rupture avec des témoignages plus anciens, et peut-être la chose la moins pardonnable, c’était la dimension comique : « Derrière ses lunettes panoramiques qu’on dirait d’un champion de ski, ses yeux sont gras. Il ne me parle pas, il dit : « Allez-y, ma sœur, versez », sa voix est lasse et étouffée… » Le chirurgien avait déjà perdu sa superbe, il était fatigué. Quel métier ! Avec le comique on ne rigole pas.