AVERTISSEMENT
Mon livre « En travers de la gorge. L’enfant, les amygdales-végétations et la douleur » fut publié en 1994 chez InterEditions. Il connut le sort habituel du premier livre d’un auteur inconnu traitant d’un sujet qui, bien qu’il concerne beaucoup de monde, n’avait jamais été traité en tant que tel, à partir de témoignages de première main, et ne l’a à ma connaissance pas été depuis (la seule exception étant une partie du livre de Véronique Moulinié « La chirurgie des âges » aux éditions Maison des Sciences de l’Homme). Il a été souvent cité par ceux et celles qui trouvaient quelque intérêt aux problématiques de l’enfance, du soin médical et de la douleur. Il y avait bien sûr les quelques autobiographies d’écrivains qui en avaient fait l’expérience personnelle dans leur enfance.
On ne le trouve plus aujourd’hui que dans les circuits de l’occasion ou en format numérique. C’est pourquoi j’avais choisi en 2018 de mettre en ligne les premiers chapitres qui contiennent les témoignages sur lesquels je m’étais appuyé, ceux des anciens opérés et ceux des soignants. Ces témoignages n’ont absolument pas vieilli. Un témoignage reste un témoignage. Ils gardent toute leur force, contrairement aux chapitres ultérieurs dans lesquels je tentais de débrouiller toute cette histoire, et qu’aujourd’hui je n’écrirais plus de la même façon.
Mais les temps ont changé. Il devient aujourd’hui plus facile de parler de certaines violences. Ma réflexion a progressé également. Le fait qu’aujourd’hui encore je suis souvent confronté à des récits spontanés du même type montre qu’il reste encore beaucoup à dire, beaucoup à comprendre et à explorer. C’est pourquoi j’entreprends aujourd’hui de reprendre à nouveaux frais toute cette histoire. Il s’agit d’un travail en cours. Je publierai les chapitres déjà achevés, dont les témoignages, repris sous une forme différente, puis les suivants au fur et à mesure de leur achèvement.
J’espère que vous y trouverez quelque intérêt.
Le 27 juillet 2026
C’est fini. L’enfant comprend que le drame est passé. On le laisse tranquille : « Le monde autour de moi semblait « normal », « on » ne me voulait plus de mal… ». Ceux qui ne sont pas repartis directement se retrouvent dans un autre lieu inconnu où il y a des malades adultes, des bébés qui crient. Des enfants en pleurs sont couchés tête-bêche. Ou bien on se retrouve seul dans la salle d’opération désertée, encore attaché, ses amygdales dans un récipient. On se réveille dans l’ascenseur, dans la voiture… C’est dire combien il a été précieux d’avoir à ce moment une présence connue, la mère, parfois le père, ou ce médecin qui plaisante avec l’enfant : « ces amygdales, de vraies éponges… ».
Beaucoup se souviennent d’avoir saigné : « Le réveil aussi a été marquant, car quand je me suis réveillée je saignais abondamment du nez et de la bouche. Mon sang remplissait toute une bassine rectangulaire, c’était effrayant. Ensuite, j’ai très bien entendu que l’on disait à ma mère que j’avais beaucoup saigné, mais que ce n’était pas grave, car c’était du sang « noir »… C’est une autre découverte. Il y aurait deux sangs différents ? « Je fus laissée à la seule surveillance de ma mère. Vers douze heures, je fis une hémorragie : du sang partout, je baignais dans ce liquide chaud et poisseux ». L’enfant ramenée d’urgence au bloc opératoire, on comprime longuement l’artère. Puis c’est le retour : « Toutefois on spécifia à ma mère que si je vomissais à nouveau du sang rouge clair il fallait immédiatement revenir à la clinique, par contre si je vomissais du sang noir, il ne fallait pas s’inquiéter. Imaginez l’angoisse de mes parents qui se relayèrent toute la nuit à mon chevet en priant que rien n’arrive… »
La petite fille s’était levée pour chercher du secours parce que son frère s’était mis à saigner : « Il vomissait plein de sang. J’appelais, j’appelais aussi fort que je pouvais (j’avais mal) personne ne venait ». Les sœurs l’ont engueulée : « J’ai regagné ma chambre et après un bon moment elles sont venues. Pour moi, ce qui arrivait était grave ; mon frère allait peut-être mourir ? Leurs réponses m’avaient surprise et j’avais l’impression qu’elles ne m’avaient pas entendu dire que mon frère saignait. Elles étaient furieuses après moi, je ne comprenais pas ». « Pas de réponse au coup de sonnette de ma mère qui affolée ameuta la clinique toute entière car à cette heure le personnel déjeunait. Quand enfin quelqu’un vint on me descendit rapidement au bloc opératoire où le médecin me comprima l’artère dans ma gorge avec ses deux doigts pendant quarante-cinq minutes ». Un « appareil » sera posé. La patiente en garde encore la trace.
Alors vient la douleur. La gorge est « en feu », on la sent « énorme ». On a mal à la tête, aux oreilles. Impossible de s’alimenter, de parler ou de pleurer sans avoir encore plus mal. Dans les témoignages reçus ces douleurs n’ont reçu aucune attention : « Le réveil, je m’en souviendrai toujours. Je souffrais terriblement de la gorge, je ne pouvais pas parler et j’ai cru que j’allais devoir vivre ainsi. Et puis je ne pouvais pas comprendre cette interdiction formelle de boire. Ma mère (infirmière-assistante sociale) n’avait probablement pas manqué de m’expliquer l’utilité de cette petite intervention. Mais j’ai vraiment eu l’impression qu’elle et les gens habillés de blanc me laissaient volontairement souffrir. »
Dans un souvenir remontant à 1940 une petite fille de 5 ans s’est défendue avec une énergie farouche. Elle a « hurlé pendant des minutes et des minutes », elle s’est tellement débattue contre la pose de l’ouvre-bouche qu’aujourd’hui « elle sent encore ses poignets ». Elle plaint ceux qui l’ont maîtrisée.
On peut penser que tous les enfants ont ressenti de la douleur et vu couler leur sang. Pourtant certains parlent de douleur, d’autres de saignements. La plupart de ceux qui parlent de douleurs au réveil ne signalent pas de saignements. Seules 21 lettres parmi les 41 qui parlent de douleur, signalent aussi des saignements. 22 personnes parlent de saignements mais pas de douleur. 23 ne mentionnent ni douleurs ni saignements.
Que se passe-t-il quand un événement nous submerge ? « Devant l’excès d’informations [l’individu] ne peut plus discriminer. Donc il prend le paquet tout entier et comme dans un paquet, un seul élément (ou un petit nombre d’éléments) du lot reste en surface, éventuellement accessible au souvenir. Cet élément, qui est le bout du fil du paquet, constitue le symbole, la contremarque qui désormais vaudra pour tout le reste. Ce qui va rester est totalement dépendant des circonstances immédiates, donc il n’y a pas possibilité de prévoir à l’avance ce qui va rester en surface et ce qui va être pris dans l’amalgame du paquet » (NOTE Simon-Daniel Kipman et Danielle Rapoport, « La sexualité « oubliée » des enfants », Stock Pernoud 1993). Le fait que ces deux souvenirs coexistent rarement témoigne d’un principe de saturation, propre aux souvenirs traumatiques : une perception isolée contient à elle seule la globalité de l’expérience.
Après cette chirurgie brutale, faite à la va-vite et sans humanité, beaucoup font l’inventaire des dommages. L’opération est restée le point d’ancrage d’une mauvaise histoire qui dure encore. On s’étonnera à peine qu’elle soit à refaire : « …tout s’est passé vraiment à la chaîne, de ce fait, ils ont oublié une partie. De là mes parents ont dû recourir à une clinique privée pour terminer cette opération ». Les séquelles de la pose de l’ouvre-bouche, les modifications de la voix, les allergies, le rhume des foins ou l’asthme, les infections persistantes sont autant de troubles causés par cette mauvaise opération : « En installant cet « engin » il m’a coincé la lèvre supérieure. Moi, j’essayais de lui faire des signes avec mes mains attachées, mais il pensait que je voulais qu’il me détache. J’ai donc passé le temps de l’intervention avec la lèvre coincée et il ne s’en est aperçu que lorsqu’il a retiré cet appareil et que ma lèvre s’est mise à enfler…Comme je ne pouvais plus parler, il m’a ramenée auprès de ma mère »
« …j’ai réussi à décrocher l’appareil qui me bloquait la mâchoire, ce qui fait qu’on me l’a remis tellement bien que ma mâchoire est maintenant un peu débloquée et me fait souffrir dans certaines circonstances
« Par la suite il y a eu infection, j’ai dû subir une série de douze séances de « pointes de feu. De tout cela j’ai évidemment gardé de mauvais souvenirs, heureusement cette pratique digne de la torture n’existe plus »
« A part ce souvenir abominable, les suites ont été une voix éraillée que j’ai toujours. Elle a trop bougé, a dit plus tard le chirurgien à mes parents… ».
« …et pendant huit jours je n’ai pas pu parler ma famille croyait que je ne parlerais plus jamais et petit à petit ma voix est revenue mais cassée, enrouée ce qu’il m’a toujours donné des ennuis vis-à-vis des médecins et des personnes qui n’étaient pas habituées à m’entendre parler »
Une petite fille qui avait cru qu’on allait la tuer, rêvera plus tard qu’elle a « des mygales dans la gorge ». Comme le psychisme s’entend à condenser en une seule image la cuisante douleur de l’opération évoquant la piqûre venimeuse ; l’idée du danger, mais aussi le mauvais à extirper de la gorge d’un mauvais enfant !
Les souvenirs à tonalité positive, bien moins nombreux, sont marqués par des présences humaines à chaque étape : « Je n’ai pas pleuré pour quitter ma mère en allant au bloc opératoire je donnais la main à une dame (probablement une infirmière). En arrivant dans la salle d’opération le médecin de famille était là, il m’a pris dans ses bras, m’a dit quelque chose et m’a assise sur une chaise de bébé. On m’a attachée, j’étais très anxieuse et commençais à pleurer. On m’a mis un masque qui sentait le caoutchouc et il était transparent. Je voyais la salle et une grosse lumière. Et je me suis endormie. J’ai commencé à me réveiller sur un lit roulant dans l’ascenseur. Je ne me sentais pas bien, maman était là et une dame me roulait dans un couloir et je me souviens ensuite que j’étais dans un lit et que j’avais très mal à la gorge et que je vomissais beaucoup de sang et un gros caillot de sang (on aurait dit une tranche de foie !). Je pleurais, maman et papa étaient là et ils me consolaient. Plus tard ils m’ont offert un livre de Roudoudou et Riquiqui… »
Certains témoignages parmi les plus récents montrent des soignants qui prennent la peine d’expliquer avec « des mots simples, des manifestations d’amitié qui mettent en confiance ». Soignants et parents montrent une confiance qui se communique à l’enfant. Les soignants montrent les lieux. On n’immobilise plus l’enfant de force, on improvise un jeu : « on m’a demandé de souffler dans un gros ballon noir comme pour le faire éclater ». « J’ai été mise en confiance par ma famille, le médecin et par l’anesthésiste. Au bloc ce dernier m’a assis sur ses genoux, m’a posé le masque sur le visage tout en me parlant gentiment, m’a fait compter jusqu’à 10, par jeu, ce qui m’a été facile car je me suis arrêtée à 4 ». Ces enfants ne sont plus opérés à la chaîne. La salle où ils pénètrent n’est pas maculée de sang. La séparation est mieux supportée. Les soignants sont plus rassurants, ils prennent le temps de nouer une relation avec l’enfant. L’anesthésiste est identifié. C’est vraiment une autre réalité qui est décrite.
Il y a aussi quelques cas où l’enfant opéré a pu avoir un comportement qui, en temps normal, n’aurait pas été toléré. Il a pu transgresser les règles de la vie de tous les jours : « Je me rappelle aussi qu’un jour, alors que nous étions opérés, nous devions avoir chahuté… » dit un témoin qui se décrit à l’époque comme « très timide ». Elle se trouvait dans une clinique religieuse aux règlements plutôt stricts. Et dans un autre témoignage : « …quand j’y repense je rigole, un soir, deux ou trois jours après cette intervention, il y avait à la télé un show Claude François, et je me suis mise à sauter sur le lit à n’en plus finir. Tout le monde me disait d’arrêter mais cela ne me faisait aucun effet. Tout le monde a cru que la guérison allait être retardée ! »
Au même domaine appartiennent les gratifications. L’enfant échappe momentanément à la règle commune, il a le droit et même le devoir de manger à volonté des glaces, une friandise généralement absente du foyer familial. Même dans les années de guerre et de pénurie, on voit des parents qui s’évertuent à confectionner des glaces avec les moyens du bord. La phase post-opératoire a pu être vécue dans une atmosphère joyeuse :
« Je ne me souviens de rien de dur ni physiquement ni moralement, en fait c’est un bon souvenir car une de mes tantes m’a emmenée dans un grand magasin de jouets, où j’ai choisi le nounours qui est resté longtemps mon ami ».
« Je me rappelle que tout s’est bien passé, des cadeaux que nos parents nous ont offerts après être remontés du bloc. Le retour à la maison en fin d’après-midi (…) a été très enthousiasmant puisque nous avions pour objectif premier de manger de la glace et de boire du jus d’orange très frais. »
Le cadeau offert à cette occasion acquiert un statut à part : « Je ne me souviens de rien de dur ni physiquement ni moralement, en fait c’est un bon souvenir car une de mes tantes m’a emmenée dans un grand magasin de jouets, où j’ai choisi le nounours qui est longtemps resté mon « ami ».
C’est aussi le jouet qui rappelle l’hôpital et qui a aidé cette petite fille de 4 ans à métaboliser son expérience : « …munie d’une panoplie d’infirmière offerte par mon père j’ai pratiqué pendant quelques jours un jeu plus vrai que je ne pouvais en rêver avec les « vraies » infirmières ».
L’enfant est le héros d’un jour. Mais c’est aussi un paradoxe. Après avoir blessé sa bouche, voilà qu’on lui propose des douceurs. Après l’avoir dépouillé de ses objets familiers, on lui offre un jouet. Séparé des siens et traité sans égards, il est maintenant entouré et fêté. Cette inversion des choses n’est pourtant jamais présentée comme une réparation. Les adultes ne s’excusent pas, c’est comme si tout cela était naturel. La coexistence des contraires a de quoi marquer fortement l’esprit d’un enfant. Et c’est peut-être par ironie, connaissant le personnage et le contexte de l’époque, que le cinéaste Claude Chabrol, né en 1930, se souvenait de son opération comme de son « meilleur souvenir d’enfance » (NOTE interview pour la revue Télérama).
« Vingt-huit ans plus tard les brûlures ne sont pas refermées ! », conclut une lettre. On a rencontré, enfant, le monde des adultes mais cette rencontre a été ratée. Ce défaut d’empathie est fréquemment mentionné. Les soignants poursuivant leur tâche sans adresser la parole à l’enfant lui ont donné le sentiment d’être livré à des robots. Au reste ils ne sont pas toujours silencieux. Ils parlent entre eux de leur quotidien : « …ficelée sur une chaise par une infirmière qui discutait de son week-end avec le chirurgien, elle m’a « gazée » sans plus de formalités ». « Dans cette salle également beaucoup de monde qui discutait sans beaucoup s’occuper de moi »
Quelques promesses avaient été faites pour apaiser l’enfant ou détourner son attention. Elles ne seront pas tenues : « La poupée promise par l’infirmière je ne l’ai jamais eue et ça, c’est resté bien gravé dans ma mémoire ». « On m’avait promis de la glace après l’opération, plat de luxe dans les années vingt. Hélas, c’était de glaçons qu’il s’agissait ». Ces petites tromperies nourrissent un sentiment d’abus de confiance, « un sentiment confus d’avoir été trompé quelque part, que l’on ne m’avait pas tout dit ». En inventant divers subterfuges les parents sont devenus complices des persécuteurs : « L’impression qui en résulte aujourd’hui encore, c’est la trahison. On m’avait expliqué en gros l’opération en se gardant de m’annoncer le pire. Je crois qu’il est difficile pour une enfant de neuf ans de comprendre pourquoi sa mère la maintient pour qu’un étranger l’étouffe. Cette complicité entre eux n’en est que plus cruelle pour l’enfant »
« …mes parents qui en croyant bien faire m’ont menti en me disant que j’allais faire un beau voyage. Cela explique pourquoi je ne me suis jamais confié à eux et que j’ai toujours fui le milieu familial »
Après l’opération les infirmières ou les médecins continuent de proférer diverses menaces. C’est notamment la piqure, non pas la piqûre réelle mais la piqûre imaginée, plus effrayante :
« Les sœurs étaient froides et nous menaçaient de nous faire des piqûres dans les fesses si nous n’étions pas sages (bien sûr, nous imaginions ces piqûres énormes) »
« …j’avais très mal dans la gorge et soif, et l’infirmière est arrivée en me disant « Si tu continues à pleurer, le chirurgien t’examine ! » Voilà la seule consolation pour une première prise de contact avec le milieu hospitalier à cet âge-là… »
« …Les cris quand je me suis réveillé seul dans la chambre et le chirurgien qui me menaçait pour me faire taire ». Plusieurs ont senti une volonté de leur faire du mal : « En fait, j’étais très étonnée que l’on puisse me faire mal ainsi sans au moins me prévenir. J’ai pensé que l’on n’aurait jamais fait ça à un adulte et que les enfants ça doit se taire et faire confiance même si c’est douloureux »