Histoire d’une violence: 5. Ce qui s’est passé ce jour-là

AVERTISSEMENT

Mon livre « En travers de la gorge. L’enfant, les amygdales-végétations et la douleur » fut publié en 1994 chez InterEditions. Il connut le sort habituel du premier livre d’un auteur inconnu traitant d’un sujet qui, bien qu’il concerne beaucoup de monde, n’avait jamais été traité en tant que tel, à partir de témoignages de première main, et ne l’a à ma connaissance pas été depuis (la seule exception étant une partie du livre de Véronique Moulinié « La chirurgie des âges » aux éditions Maison des Sciences de l’Homme). Il a été souvent cité par ceux et celles qui trouvaient quelque intérêt aux problématiques de l’enfance, du soin médical et de la douleur. Il y avait bien sûr les quelques autobiographies d’écrivains qui en avaient fait l’expérience personnelle dans leur enfance.

On ne le trouve plus aujourd’hui que dans les circuits de l’occasion ou en format numérique. C’est pourquoi j’avais choisi en 2018 de mettre en ligne les premiers chapitres qui contiennent les témoignages sur lesquels je m’étais appuyé, ceux des anciens opérés et ceux des soignants. Ces témoignages n’ont absolument pas vieilli. Un témoignage reste un témoignage. Ils gardent toute leur force, contrairement aux chapitres ultérieurs dans lesquels je tentais de débrouiller toute cette histoire, et qu’aujourd’hui je n’écrirais plus de la même façon.

Mais les temps ont changé. Il devient aujourd’hui plus facile de parler de certaines violences. Ma réflexion a progressé également. Le fait qu’aujourd’hui encore je suis souvent confronté à des récits spontanés du même type montre qu’il reste encore beaucoup à dire, beaucoup à comprendre et à explorer. C’est pourquoi j’entreprends aujourd’hui de reprendre à nouveaux frais toute cette histoire. Il s’agit d’un travail en cours. Je publierai les chapitres déjà achevés, dont les témoignages, repris sous une forme différente, puis les suivants au fur et à mesure de leur achèvement.

J’espère que vous y trouverez quelque intérêt.

   Le 27 juillet 2026

Une femme de 46 ans écrit : « J’avais six ans, j’étais en première année de primaire, raconte Mme B., 46 ans. Mes parents ne m’avaient pas du tout préparée, absolument rien dit. Un matin, j’ai été surprise de ne pas aller à l’école. J’ai demandé pourquoi à ma mère : « je ne peux pas te dire, ce n’est pas comme d’habitude… » Puis deux infirmières ont surgi dans ma chambre, j’ai hurlé devant cette apparition. On m’a traînée, on m’a dit que j’étais méchante. Dans la cuisine, il y avait le docteur avec ses instruments étalés, des couteaux. J’en ai souvent parlé après, j’ai cru qu’on allait me tuer. Ma mère s’est éclipsée…Après elle m’a dit : « je ne pouvais pas faire autrement » Je lui ai pardonné. Ce que je n’ai pas compris, c’est qu’elle semblait de connivence, elle ne venait pas à mon secours. »

Suivons pas à pas l’enfant tout au long de cette journée. Rien n’est comme d’habitude. Il va de rupture en rupture à un rythme qui lui échappe complètement. Il ne peut rien prévoir, se préparer à rien. Pourtant il vit encore un temps d’innocence. Le lieu de l’attente n’est pas rassurant : étriqué, un simple couloir rempli d’enfants encore accompagnés de parents inactifs, « de vieux locaux sinistres, un coin de chambre déjà occupée par deux personnes adultes, un lit d’appoint ». Si on y est rarement tout seul, on y est isolé. Personne ne joue, on ne se parle pas, on ne fait pas connaissance. L’enfant assiste au départ des appelés. : « Nous étions nombreux à nous présenter ce jour-là, et nous nous tenions en file indienne dans une grande salle froide et nue ». Puis au spectacle des enfants opérés qui reviennent, une scène récurrente, il réalise que son tour approche : « On m’a d’abord mise dans une chambre à cinq lits et j’ai choisi celui du fond, c’est ainsi que j’ai pu voir revenir de la salle d’opération quatre enfants « choqués » et vomissant du sang avant de partir à mon tour ». « J’ai entendu hurler le petit garçon devant moi, j’étais juste derrière la porte ».

On remarque d’autant plus l’initiative de cette aide-soignante, qui avait fait visiter les lieux à une petite fille : « Tout d’abord une aide-soignante m’a fait visiter ma chambre et le réfectoire. Quelques malades y mangeaient des cerises ! J’étais ravie de penser que moi aussi après l’opération j’aurais le droit d’en manger ». C’est qu’il n’y en avait pas tous les jours !

Puis il faut se déshabiller. Presque nus les enfants se retrouvent désemparés. Le vêtement acheté par les parents c’était la protection, l’identité. On les balade ainsi, tout au long des couloirs et dans les ascenseurs, en pyjamas et chemises de nuit et pieds nus, en maillot de corps et en slip. On les dénude en présence de plusieurs personnes. Ces petites filles prennent la parole pour nous faire connaitre une pudeur qui n’a pas été respectée. Ce moment est rapporté avec beaucoup de détails :

« Là elle m’a mise debout sur une chaise et m’a enlevé mon pyjama. Je me souviens alors de la gêne que j’ai ressentie à ce moment. Je me suis retrouvée nue devant trois personnes dont un homme. Pour tout vêtement je portais une bavette en plastique »

« Je portais une chemise ouverte dans le dos et courte, sans slip ; chemise banale pour une opérée, mais cette tenue m’était choquante, alors que j’étais au début de l’adolescence »

« Je fus très gênée surtout quand on m’installa assise sur les genoux d’un médecin homme en lui tournant le dos et qui me tenait fortement le haut du corps. J’étais choquée par ce qu’on me faisait faire et traumatisée par cette infirmière »

Et c’est parfois comme en confidence, dans un des rares témoignages écrits sous anonymat, l’aveu du malaise ressenti d’être assise nue sur les genoux d’un homme adulte. Ou encore la privation inexplicable d’un objet personnel à forte valeur symbolique : « Avant de partir au dispensaire, on m’avait retiré la croix que j’avais autour du cou ; j’ai eu l’impression que ma vie s’arrêtait »

Puis viennent les séparations. Tant que la mère était là, rien de vraiment grave ne pouvait arriver. Après avoir dépouillé l’enfant de son vêtement, on lui retire son soutien essentiel :

« J’ai gardé un très très mauvais souvenir de cette intervention, et le fait que maman ne m’accompagnait pas, puisqu’elle avait accouché de ma petite sœur la veille, a sûrement contribué »

« Elle est restée dans la salle d’attente et je suis montée en pleurant au premier étage avec le médecin ». « …Apeurée malgré les paroles rassurantes de mes parents, je suis l’infirmière », raconte un témoin. Et que dire des enfants opérés à la maison par le médecin qui fait la tournée des villages, allant de ferme en ferme pour opérer « ce qu’il y avait à opérer » ? Et c’est alors dans la cuisine que les choses se passent, ou bien la salle de bains, la salle à manger, la chambre à coucher, ou l’étable comme pour le vétérinaire. Alors, ni déplacement ni rupture, mais c’est pire : c’est le milieu de vie lui-même qui perd son caractère de lieu protecteur. Il s’y produit des événements inconcevables. Dans un village Corse : « Tous les enfants alignés sur la place, et clac clac… ». Des témoignages des années 60-70, que je continue de recevoir par internet, parlent encore de chirurgie dans la cuisine, les poignets attachés à une chaise. Ou bien d’avoir été assise sur une table, d’avoir tenté de s’enfuir, puis d’être tenue très fort, éblouie par la lampe frontale. Et encore en 1978, d’avoir eu les amygdales coupées directement sous l’évier où l’on s’était réfugié (Commentaires Blog).

L’arrivée en salle d’opération, quand il y en a une, est la deuxième étape. Ici les bornes de la réalité habituelle sont vraiment franchies. C’est que tout le monde n’a pas la chance d’être le premier. Celui-là au moins pouvait pénétrer dans un local propre et net. Mais quand plusieurs interventions ont été effectuées à la suite sans prendre le temps du nettoyage, l’enfant est accueilli par les reliefs des opérations précédentes. Une petite fille parle du « grand drap blanc maculé de sang et rempli d’amygdales ». Une autre « d’une grande bassine pleine de sang d’autres enfants qui m’avaient précédée… » » A côté de lui un seau hygiénique avec les amygdales des premiers, du sang partout »

Les instruments chirurgicaux aux formes aiguës éveillent la terreur. La perception aiguisée par l’angoisse, les enfants tentent de les identifier en faisant appel à ce qu’ils connaissent : les ustensiles de cuisine… surtout quand la cuisine se trouve être le lieu de l’opération. Ils évoquent « une fourchette, un dénoyauteur à olives grand modèle, une espèce de raclette ». Des personnes apparaissent sans se présenter, dans leurs blouses blanches toutes pareilles : « un « homme », une « femme », « une silhouette épaisse », » un fantôme blanc ». La boucherie est un des maîtres-mots. L’enfant voit arriver « un boucher énorme, chauve avec une grande blouse blanche ». On se souvient du « grand tablier imperméable de boucher, de la lampe de mineur » sur le front »

Les témoignages sont nombreux à décrire comment les enfants ont été installés, assis sur une chaise ou « un fauteuil de dentiste ». Ils se revoient fortement maintenus, « attachés, ligotés, enroulés ou ficelés ». Les procédures sont diverses et variées. Elles témoignent d’une inventivité certaine :

« Il y avait au moins trois infirmières, je pense. Une qui me tenait les pieds, l’autre les bras, encore une le tronc ou la tête »

« Je me suis retrouvée enroulée dans un grand drap et coincée entre les jambes du docteur »

« Aidé de son infirmière il m’a passé une camisole et cette femme m’a tenue »

« …elle me ficela comme une momie avec des bandes Velpeau, puis… »

« On m’a fait asseoir sur une chaise en fer munie de barreaux mobiles dans lesquels on m’a passé les jambes. On a coincé ensuite les barreaux afin que je ne puisse plus bouger. On m’a fait mettre les bras derrière le dossier de la chaise et on m’a attaché les poignets avec une sangle de cuir »

(NOTE voir plus loin chaise à amygdales du Musée de Rochefort) 

Tout concourt à mettre l’enfant dans un état de passivité terrifiée. Puis vient la mise en place de l’ouvre-bouche, mentionnée dans 19 témoignages parmi les plus anciens, où il n’y a pas eu d’anesthésie. La bouche maintenue grande ouverte, les enfants se débattent. Ils sont pris de tremblements, ils ne peuvent plus respirer. C’est un moment de terreur. « Comme un oiseau pris au piège » il n’y a plus qu’à se laisser faire « le cœur battant » : « …et, sans que je comprenne pourquoi, il m’ouvrait la bouche et la coinçait, je n’arrivais plus à la refermer ». « …le chirurgien a demandé si je savais dire ah ! et lorsque j’ai ouvert la bouche pour montrer il m’a mis un appareil pour garder ma bouche ouverte ». « Puis on m’a mis un écarteur dans la bouche, le cauchemar a commencé, c’était froid, métallique, ma bouche était distendue au maximum et me faisait mal »

Se défendre c’est s’attirer d’autres violences. On voit des soignants réellement hors d’eux-mêmes, perdant tout sang-froid : « Le docteur s’asseyant face à moi me fit ouvrir la bouche me plaçant un ciseau écarteur il commença à tailler dans ma gorge. Sous la douleur que je ressentis je me mis à hurler, et comme le sang jaillissait sur son visage il me donna une paire de gifles qui m’enleva toute volonté ». En 1932, cette enfant opérée à vif, ce qui était habituel à l’époque, se souvient amèrement de cette paire de gifles qui représenta pour elle la violence en plus, la violence non nécessaire (NOTE surviolence). « Entravée par ce drap et les bras d’un médecin je ne pouvais bouger, simplement mes jambes étant restées libres, je donnais de furieux coups de pieds à ce médecin. Tout autour, des hommes et des

femmes en blouse blanche qui riaient, sans doute de ma colère impuissante de petite fille »

Chez les 19 enfants opérés sans anesthésie, 10 se rappellent avoir « horriblement souffert », avoir connu leur première grande douleur, la pire douleur de leur vie : « …j’ai cru que l’on m’arrachait la gorge, j’ai senti qu’on coupait quelque chose et à vif ! Je me suis demandé s’il n’était pas devenu fou, s’il avait vu que j’étais réveillée… » Ces témoignages d’opérations sans anesthésie ne sont pas forcément les plus anciens. Il y a deux ablations des végétations sans anesthésie, en 1967 en Algérie, et encore en 1972 en Belgique, et deux amygdalectomies sans anesthésie en Espagne et au Maroc. Cette pratique est alors décrite comme la routine. Sauf dans un cas où, in extremis, le spécialiste renonce à l’anesthésie, comme si elle était facultative, mais pas à l’intervention. Sur une vague suspicion de maladie cardiaque, une petite fille de 9 ans est opérée sans anesthésie en présence de sa maman : « Mon père et ma mère nous avaient promis que nous serions endormis. Au dernier moment le spécialiste, arguant de quelques incidents récents dans sa clientèle, décida de ne pas faire d’anesthésie. Et ce fut l’horreur… ».

Dans les témoignages nombreux et détaillés qui concernent l’anesthésie au masque, on aurait pu s’attendre à plus d’humanité puisque le projet supprimer la douleur de l’opération était là. Effectivement dans des cas privilégiés l’intention bien-traitante est visible. Le masque devient alors moins important que la relation au soignant : « J’y suis allée sereinement le jour prévu, le médecin m’attendait et pour m’endormir (masque à oxygène) plus facilement m’a raconté une histoire ». Mais le plus souvent ces hommes et ces femmes ont agi par la surprise, par derrière et sans dire un mot. Alors ce masque qui a « plongé » sur l’enfant comme s’il était doué d’une volonté propre n’a fait qu’ajouter à la terreur. On se souvient avec précision de son volume « énorme », de sa couleur noire et de son odeur de caoutchouc jointe à celle de l’anesthésique, « infecte ».

Le sommeil est venu, un étrange sommeil qui ne ressemblait à rien de connu. Le monde s’est réduit « à un entonnoir tournant très vite ». Les voix s’amplifient, font de l’écho avant de s’éloigner. Une personne évoque les « rêves de drogués, », le « voyage » : « Cela a commencé par une sensation de chute en spirale dans un trou sans fond ; puis par la sensation de voir défiler très vite devant moi un mur sur lequel aurait été sculpté mon visage avec par moment une étoile brillante à la place de mon visage. Un anesthésiste inspiré avait su accompagner ce moment, annonçant à l’enfant qu’il allait voir de très jolies choses : « Effectivement j’ai vu des étoiles de toutes les couleurs ». Les rêves semblent transposer les sensations vécues dans une demi-anesthésie, comme la sensation d’étouffement chez cette femme opérée à domicile dans des conditions « atroces » : « J’étais dans le désert, j’étais tombée d’un autocar et je courais derrière lui dans le sable, il faisait très chaud, je suffoquais… ». « Elle pleure, elle va s’endormir vite, c’est bien… », dit le médecin avant d’opérer une fillette de six ans qui a cru qu’on allait la tuer. On lutte pour ne pas dormir, « avec un sentiment de danger mortel et d’impuissance ». « Ce masque noir enveloppant pratiquement le visage, et la lenteur de l’anesthésie, l’attente entre la première et la deuxième ampoule semblait interminable. J’ai eu l’impression d’assister à ma propre exécution »

Le témoignage de cette petite fille algérienne de sept ans  impressionne par sa richesse, au plus près du vécu : « …on rentre dans une salle « la salle d’opération » sombre, je pleure, je veux m’enfuir mais alors elle me tient me met sur ses genoux, le chirurgien se met devant moi, l’infirmière me dit « tu as fait pipi, tu n’as pas oublié de faire pipi ? » elle me tient si fort que je ne peux plus m’enfuir, me met le masque « le ballon » marron comme une petite bouée me le met sous le nez, je l’enlève de force de mes mains, le chirurgien la crie et lui dit « Bon Dieu ! Tiens-la très bien » je ne peux plus rien faire, alors je me laisse respirer ce gaz, je vois des pointillés noirs, je m’alourdis, je sens encore le gaz et puis on dirait que je m’envole comme si il y avait de la pesanteur, et tout est noir, très très noir, je me réveille, (…) je ne comprends pas ce qui m’arrive, pourquoi… ?   

Il y a aussi ceux dont l’anesthésie n’a pas été complète. L’espoir que l’enfant pouvait garder de ne rien voir ni sentir est trompé : « …tandis que la personne, qui me tenait sur ses genoux disait « c’est bon elle dort, on peut y aller ». Je voulais hurler « Non, je ne dors pas », crus le faire, mais face à l’absence de réaction compris que je ne pouvais même pas crier. Je me souviens d’une angoisse immense, d’une peur panique à l’idée que l’on allait véritablement me torturer, que je ne pouvais faire un geste, dire une parole pour me défendre ». Certains soignants ont interprété la lenteur de l’induction anesthésique comme de la mauvaise volonté. L’enfant a bien essayé : « Je ne voulais pas les fâcher, mais je n’ai pas réussi. L’appareil électrique était en panne, ont-ils dit à ma mère ». Quel appareil ? Une enfant a cru que le masque était là pour cacher : « Ce dernier avait été mal placé sur mon visage ce qui m’a permis au début de tout voir »

Ces anesthésies incomplètes (NOTE dont on reparlera) donnent lieu à des souvenirs eux aussi incomplets, fragmentaires, des flashs visuels déformés ou des irruptions sonores : « …et je me suis réveillée en cours d’intervention. Ma mère m’a confirmé ce fait, puisqu’elle m’a entendu hurler depuis la pièce où elle se trouvait ! Néanmoins, je ne me souviens pas avoir souffert, et je me suis aussitôt rendormie ». « Malheureusement les médecins avaient mal estimé la durée de l’intervention et je me suis réveillée en cours… J’ai ouvert les yeux avec comme spectacle, des gens en blouses tachées de sang qui s’agitaient et criaient, un haricot posé sur mes genoux contemplant des « choses » sanguinolentes et un visage qui me contemplait d’un air ahuri ». « J’ai entendu les voix des personnes assises qui riaient et parlaient très fort. Ils se racontaient la soirée qu’ils avaient passé la veille. Tout ce bruit résonnait dans ma tête et c’était très désagréable »

Les perceptions douloureuses semblent gommées au profit de perceptions visuelles ou auditives : un bruit de « gazouillis » dans la gorge, le « clac » des ciseaux que l’on croit encore entendre, le docteur « tout noir dans un cabinet tout blanc », le couteau qui pénètre dans la bouche… « En effet, dans ma tête d’enfant je me souviens…d’un appareil métallique doré d’environ trente centimètres de long et cinq centimètres de diamètre qu’on m’aurait enfourné dans la bouche. Aujourd’hui je me rends bien compte de la démesure de l’instrument mais c’est ce dont je me souviens ». « …alors le chirurgien arrive ferme la porte et puis approche vers moi, je pleure je ne veux pas qu’il me touche m’ouvre la bouche et me jette quelque chose dans la gorge comme une pierre, j’étouffe je ne peux plus respirer… »

Il y a des notations laconiques où en trois petits verbes tout est dit : « j’ai crié, je me suis débattue, j’ai eu mal ». Le témoignage de cet homme de 78 ans opéré en 1920 n’est fait que d’affects. Ils prennent place entre l’ablation de la première et de la deuxième amygdale, soit quelques secondes : « Sous le coup de la douleur, une émotion de peur particulière nous saisissait, et une sorte de réprobation contre quoi notre instinct secrètement s’insurgeait, pour subir une deuxième ablation. »

Les enfants découvrent alors pourquoi ils étaient là : pour que l’on coupe, que l’on enlève quelque chose dans leur gorge : « Tout s’est passé en une seconde. Il a introduit une pince dans ma bouche et m’a pincée très fort (c’est alors qu’il enlevait les végétations) ». « …au boulot : la pince à olives= 1 morceau de viande à cracher, 2ème morceau- 3ème morceau- 4ème morceau qui s’étalent sur le drap ensanglanté, finale= 1 coup de raclette pour les végétations parait-il ». L’image du sang et des chairs que l’on voit sortir de soi est d’une telle force qu’elle semble occulter toute autre perception : « Et là le sang se met à couler, moi je crie, et je ne me souviens plus de la suite…Ce qui m’a le plus impressionné c’est le sang que j’ai vu couler. Cette image m’est restée vingt-quatre ans après, je crois que je ne l’oublierai pas ». Le temps n’y fera rien. Pas moins de soixante-dix ans, toute une vie humaine, séparent cette scène de la lettre qui la relate : « …et [un infirmier] nous enjoignait alors d’ouvrir la bouche, tout en tenant entre nos mains un haricot destiné à recueillir le sang qui, accompagné de la structure en forme d’amande, giclait de la cavité de notre visage ».

Laisser un commentaire