AVERTISSEMENT
Mon livre « En travers de la gorge. L’enfant, les amygdales-végétations et la douleur » fut publié en 1994 chez InterEditions. Il connut le sort habituel du premier livre d’un auteur inconnu traitant d’un sujet qui, bien qu’il concerne beaucoup de monde, n’avait jamais été traité en tant que tel, à partir de témoignages de première main, et ne l’a à ma connaissance pas été depuis (la seule exception étant une partie du livre de Véronique Moulinié « La chirurgie des âges » aux éditions Maison des Sciences de l’Homme). Il y avait bien sûr les quelques autobiographies d’écrivains qui en avaient fait l’expérience personnelle dans leur enfance.
Mais mon livre a été souvent cité par ceux et celles qui trouvaient quelque intérêt aux problématiques de l’enfance, du soin médical et de la douleur. On ne le trouve plus aujourd’hui que dans les circuits de l’occasion ou en format numérique. C’est pourquoi j’avais choisi en 2018 de mettre en ligne les premiers chapitres qui contiennent les témoignages sur lesquels je m’étais appuyé, ceux des anciens opérés et ceux des soignants. Ces témoignages n’ont absolument pas vieilli. Un témoignage reste un témoignage. Ils gardent toute leur force, contrairement aux chapitres ultérieurs dans lesquels je tentais de débrouiller toute cette histoire, et qu’aujourd’hui je n’écrirais plus de la même façon.
Mais les temps ont changé. Il devient aujourd’hui plus facile de parler de certaines violences. Ma réflexion a progressé également. Le fait qu’aujourd’hui encore je suis souvent confronté à des récits spontanés du même type montre qu’il reste encore beaucoup à dire, beaucoup à comprendre et à explorer. C’est pourquoi j’entreprends aujourd’hui de reprendre à nouveaux frais toute cette histoire. Il s’agit d’un travail en cours. Je publierai les chapitres déjà achevés, dont les témoignages, repris sous une forme différente, puis les suivants au fur et à mesure de leur achèvement.
J’espère que vous y trouverez quelque intérêt.
Le 27 juillet 2026
Après cette petite révolution, les soignants ont commencé à me parler et j’ai commencé à les écouter. Je découvris que les conditions déjà très dures qui étaient faites aux enfants de la salle E l’avaient été encore plus dans un passé récent : les opérations sans anesthésie à tout âge, du sang partout, les enfants assis par terre en chemise attendant leur tour, terrorisés en voyant ceux qui revenaient… Je compris que le silence, l’absence de communication permettaient de supporter. Il y avait une mémoire désaffectée chez ces soignants, et le changement en cours les amenait à revenir sur leur pratique passée. Ils étaient la mémoire vivante de cette petite communauté humaine. Il devint possible d’aborder le passé dans une série d’entretiens d’abord informels, puis plus organisés qui eurent lieu entre 1988 et 1990.
En choisissant d’interviewer longuement les soignants, en le faisant par nécessité pratique sur les lieux et dans le cours même du travail, au vu et au su de leurs collègues, je créais sans m’en rendre compte un forum de la mémoire collective qui allait permettre la réanimation d’expériences retranchées. Le retour sur le passé se faisait au rythme de l’activité quotidienne. On travaillait ensemble tout en racontant et en échangeant. Le travail de mémoire accompagnait les changements. Le passé recueilli sans sortir du présent vécu produisait un récit nouveau. L’euphémisation de toute cette violence devenait plus visible. C’était une mémoire douloureuse, mais non sans une certaine dimension de performance et même d’héroïsation.
Mme G -L’ascenseur, le café froid
Les souvenirs de Mlle G s’étendent de 1958 à 1977, période où elle avait la charge des enfants opérés. Elle se confie le jour même de son départ à la retraite, en 1990. C’est un monologue tout d’une pièce que je n’ai pas besoin de relancer. Il est rythmé par des silences que je respecte. C’est comme une incantation :
« Les enfants arrivaient en consultation, ils étaient opérés sans anesthésie et ils remontaient vers midi à la salle D (au deuxième étage) par leur propres moyens. Je voyais les enfants partir à l’opération et en revenir. Ils étaient très angoissés, ils pleuraient.
S’il y avait hémorragie, le laboratoire venait, on transfusait de bras à bras. On donnait de la glace et souvent ça ne marchait pas, il fallait réopérer, toujours sans anesthésie. C’était la panique.
Les enfants restaient la nuit. Le lendemain ils avaient un café froid. Il n’y avait pas de parents à la salle E, ni avant ni après. Le soir, ils avaient de l’eau glacée contre le saignement et la douleur, c’était l’habitude.
J’étais très angoissée, j’avais peur de l’hémorragie. Une fille de 12 ans qui avait été opérée en clinique avait eu une hémorragie. Elle était morte en arrivant dans le service. Une fille de 12 ans.
Moi je n’ai pas eu de décès ici.
Il n’y avait pas de sécurité car on n’avait pas de banque du sang. Je savais que l’on procédait sans anesthésie, mais c’était mieux ainsi, l’anesthésie générale présentant trop de risques, l’enfant aurait pu inhaler du sang, et il y avait de toute façon trop peu d’anesthésistes.
C’est pour la même raison qu’on ne faisait pas de calmants.
Mais quand je descendais, j’étais choquée de voir qu’on faisait remonter les petits opérés dans un ascenseur exposé aux courants d’air, un simple monte-charge.
Je n’aurais pas voulu être opérée moi-même. J’aurais préféré avoir plein d’angines. Mes cousins ont été opérés à domicile, au Havre, c’est un très mauvais souvenir.
La douleur, fallait la supporter ; c’est comme les enfants arabes, ils supportent mieux la douleur que les nôtres. Les parents étaient beaucoup plus durs. Mes parents me disaient : faut que tu t’habitues à souffrir.
Mais il y avait des choses choquantes, inhumaines : faire remonter des opérés en ascenseur ; le départ le lendemain matin, trop tôt, après un lavage de bouche à l’eau oxygénée et la toilette qu’ils devaient faire tout seuls, le tout très vite. On n’avait même pas le temps de leur parler, les lits devaient être libérés à 8h15 pour une autre série d’enfants.
Les enfants étaient silencieux. Il n’y avait ni dossier ni feuille de température. On inscrivait deux températures sur le billet de vestiaire. Il n’y avait pas d’interrogatoire, tout se faisait très vite. Il n’y avait pas de vêtements personnels.
Après il y a eu des améliorations. C’est Monsieur le Professeur P. qui a commencé à les considérer comme des malades comme les autres : ils ont eu un dossier médical, puis un groupe sanguin et une radio des poumons. Il leur a fait donner un eskimo à la place de l’eau glacée.
Puis son successeur a dit de les faire dormir en salle E, à côté de la salle d’opération, ce qui était un grand pas en avant. L’ascenseur c’était inhumain… »
Mme F- L’anesthésie, les enfants.
Mme F évoque ses souvenirs de jeune infirmière, quand elle avait la charge des anesthésies :
« Un jour j’ai débuté en salle d’opération, en 1969, et on m’a dit, on anesthésie les enfants avec du vinether. Le médecin m’a expliqué grosso modo, il faut mettre une ampoule dans le petit récipient et puis il faut ouvrir la petite vanne pour que le vinether s’écoule et que l’enfant respire le gaz dans le masque et puis il s’endort petit à petit ; en principe c’est l’ORL qui surveille l’anesthésie de l’enfant, une anesthésie assez légère.
« L’anesthésie était donnée par nous, il y avait un débit à respecter : est-ce que à certains moments ça coulait trop vite, je n’en sais rien moi… Et on était assez stressés, parce que c’était quand même… on faisait ces anesthésies sans médecin anesthésiste, alors c’était … nous étions responsables des débits, on surveillait très attentivement le débit des gouttes, que ça se passe doucement.
-« Il n’y avait pas de médecin-anesthésiste ? »
Non, pas de médecin. En salle d’opération oui, mais pas au rez-de-chaussée, ils ne venaient même pas voir, absolument pas, non uniquement l’ORL et l’infirmière. Ils n’examinaient pas non plus les enfants avant l’opération. C’est l’ORL qui les questionnait.
-« Comment réagissaient les enfants ? »
Il fallait presque tenir le masque de force parce qu’ils se débattaient. On avait beau leur expliquer, leur dire bon il faut que tu sois calme, on va t’enlever les amygdales, on leur expliquait ça gentiment mais ils avaient peur c’est certain. Et après quand ils revenaient en consultation, ils étaient traumatisés souvent, et quand le médecin voulait les examiner pour vérifier l’état local de leur gorge, ils ne se laissaient pas faire, ils criaient beaucoup, c’est certain.
-« On a donc procédé ainsi jusqu’à… »
…jusqu’au moment où un médecin anesthésiste est arrivé. Il y eu également une grève des médecins ORL. On n’a pas opéré les amygdales pendant plusieurs mois parce qu’ils demandaient un médecin anesthésiste. On promettait et puis il n’y avait pas moyen d’obtenir, c’étaient simplement des promesses. Il y a eu plusieurs grèves dont une de plusieurs mois. Les ORL ne voulaient plus de ce système-là, ils ne voulaient plus prendre la responsabilité, le risque.
Bon, on n’a jamais eu de problème. C’étaient des anesthésies légères.
-« Légères ? Est-ce que l’enfant dormait vraiment ? »
L’enfant était anesthésié, il se réveillait très rapidement mais il était anesthésié quand même. On vérifiait bien ses yeux, ses réflexes.
Avec le recul, on se dit fallait être fou pour prendre cette responsabilité, mais on ne nous a pas demandés, on a dit faut faire comme ci, faut faire comme ça »
Mme S et le Dr R- « Toc toc toc »
A travers les réponses de Mme S, infirmière de salle d’opération, puis devenue cadre infirmier c’est une scène bien différente qui m’est présentée, une pratique somme toute efficace, bien réglée et apparemment sans problème.
« On les faisait sans anesthésie au départ, sauf les grands à partir de 12 ans. C’est l’infirmière qui tenait le masque, et le médecin attaché qui surveillait l’anesthésie.
Eh bien les enfants entraient le matin de l’opération, ils venaient avec leurs parents, ils étaient à jeun. Les parents restaient avec eux, ils récupéraient leurs enfants à la sortie de l’opération. Dès qu’une série de dix était terminée, on les révisait, on regardait si tout allait bien, on les montait dans le service, et on recommençait une autre série de dix. »
-« Quel était votre rôle ? »
« Moi j’étais en salle d’opération. Je tenais le masque. Quand il n’y avait pas de masque, on tenait les têtes, quoi, il fallait quand même donner les instruments à nettoyer. Ils étaient assis sur le garçon, l’otorhino en face. Cela allait très vite, évidemment, il n’y avait pas d’anesthésie, on gagnait du temps, on gagnait du temps, ça allait très vite.
-« Oui, on pouvait en faire trente, m’a-t-on dit. Combien de temps cela prenait-il ? »
Non, trente c’était exceptionnel, disons une vingtaine. Cela pouvait prendre une heure et demie, c’est-à-dire le temps qu’on met maintenant pour en faire beaucoup moins avec anesthésie.
-« Comment se débrouillait-on avec l’enfant réveillé ? »
Les parents se débrouillaient.
-« Et dans la salle d’opération ? »
L’enfant était réveillé, on n’avait pas à le réveiller (rire) on l’opérait, on regardait si tout allait bien, si rien ne saignait et on le redonnait aux parents.
-« Comment était-ce possible ? »
C’était possible, tout était possible ; de toute façon il y avait moins de confort que maintenant. Alors, nous les gardions, ils sortaient le lendemain matin. Il y avait rarement des accidents, des problèmes.
-« Y avait-il déjà l’interdiction des visites après l’opération ? »
Oui je crois qu’ils ne venaient pas les voir. Ils les avaient tout de suite après, ils les savaient opérés, et ils partaient quand les enfants étaient remontés à l’étage. L’otorhino passait, regardait si tout allait bien, donnait le feu vert, et on les remontait là-haut. Il y avait rarement d’hémorragies, hein…Les parents voyaient leurs enfants à la sortie de l’opération. C’était pas très…mais il y avait moins de sang qu’avec l’anesthésie, ils saignaient beaucoup moins. On avait déjà remarqué que les grands, qui étaient faits sous chlorure d’éthyle saignaient beaucoup plus.
-« Avez-vous eu des problèmes avec le chlorure d’éthyle ? »
Je… (un silence) … J’ai moi-même été opérée avec le chlorure d’éthyle au 3ème étage. J’avais 24 ans »
Ainsi mes questions réitérées ne réussissent pas à faire que Mme S aborde la situation du point de vue de l’enfant. Celui-ci est tenu. On tient le masque et s’il n’y a pas de masque à tenir on tient la tête. On tient le rythme et la cadence, et puis surtout on tient, il faut. Pourtant le ton de l’évocation est presque allègre. Toute identifiée aux chirurgiens Mme S cherche à me transmettre un sentiment de maitrise. Puis vient une faille dans le discours quand elle évoque sa propre opération. Attention danger !
Le Dr R se joint à l’entretien qu’il écoutait un peu à distance. Il revient sur la grève dont il avait été l’initiateur. C’est depuis lors que les anesthésies ont été prises en charge par un médecin-anesthésiste. Mais cela n’a été possible que quand la Sécurité Sociale a commencé à rembourser cet acte. Et même alors la présence d’un anesthésiste s’est imposée beaucoup plus rapidement en secteur privé qu’à l’hôpital public.
-« J’essaie de me représenter la scène. Est-ce que vraiment ça pouvait se faire sans une espèce de lutte avec l’enfant ? »
Mme S : « J’ai vu une gamine de 3 ans embrasser le médecin qui venait de lui enlever les amygdales. Bon, c’était peut-être exceptionnel.
Dr R : « On était peut-être obligés, c’est vrai que maintenant nos gestes se sont ralentis, parce que justement on a la tranquillité de l’anesthésie.
Mme S : ça allait beaucoup plus vite, très rapide, très rapide.
Dr R : Je crois me souvenir très bien qu’il y avait même des concours à qui faisait le plus vite. On avait à peine le temps de voir et tac tac, c’était parti.
Mme S : Mr R faisait des trucs, hein, on avait à peine le temps de voir. Il y avait un attaché qui disait : une amygdale vue est une amygdale opérée. Tac, tac, trente secondes.
Dr R : on a ralenti nos gestes parce qu’on a le confort maintenant.
Mme S : Toc, toc, toc…Mme J, un tout petit bout de femme qui faisait trente amygdales.
Dr R : et puis c’est vrai qu’il y avait tellement plus de cas que maintenant. Les séries n’étaient pas de une ou deux amygdales et quelques végétations. Des séries de quinze…
-« Les indications ont changé ? »
Dr R : Oui, je trouve ça dommage. C’est évident qu’il y a une mode depuis une dizaine d’années, venue des USA probablement. On ne veut plus opérer les amygdales ou alors vraiment en dernier recours. Et heureusement que le bon sens populaire a gardé de temps en temps cette bonne vieille pratique, de faire opérer les enfants qui n’ont même pas d’angines mais qui ne poussent pas. Et puis c’est vrai qu’une fois opérés, ils poussent.
-« Ils ne poussent pas ? »
Dr R : Ils ne poussent pas, ils sont chétifs, ils sont malingres. Et quand les parents insistent…
Mme S : J’ai pu voir avec ma fille, ça a été spectaculaire, elle s’est mise à pousser après l’opération, on lui a enlevé les amygdales à quatre ans et elle s’est vraiment développée.
-« Et les publications médicales ne reconnaissent pas cela ? »
Dr R : Je crois qu’on fait un mauvais procès.
-« Peut-être à cause des accidents, d’une réputation d’intervention dangereuse ? »
Dr R : Possible. Les pédiatres même à l’heure actuelle, sont contre. Vous savez que les pédiatres à l’heure actuelle sont souvent contre même l’adénoïdectomie, qui est une intervention bénigne.
Ici il faut s’arrêter un instant. Quelque chose se passe et le rythme du dialogue en porte la marque : il devient plus rapide, comme haché. Au rythme des « toc, toc, toc, tac tac » de Mme S, on assiste non plus à une simple remémoration mais à une véritable reviviscence du passé. Si l’on voulait qualifier l’ambiance, c’est le terme d’excitation qui s’imposerait, excitation de la virtuosité et de la vitesse des opérateurs. Mais dans tout cela, où est passé l’enfant ? Il n’est plus que le prétexte à exhiber une habileté supérieure. Cela pour Mme S, c’était travailler. Elle partage la fierté d’avoir pris part à ces dramaturgies où le nombre d’enfants opérés valorisait son propre rôle.
L’historien Jean-Pierre Peter a analysé ce qui était à l’œuvre dans les opérations sans anesthésie du passé et aussi dans la résistance que des chirurgiens ont opposé à l’introduction de l’anesthésie générale. C’étaient des combats, nous dit-il, et des combats flatteurs : « Dans les grandes opérations chirurgicales, les praticiens connaissaient la joie et la fierté du combat héroïque. Un combat dont le lieu était le corps du malade, avec le mal pour adversaire » (Peter JP. :Silence et cris. La médecine devant la douleur ou l’histoire d’une élision, in Politiques de l’oubli. Le genre humain, Seuil, Automne 1988).
La position du Dr R est différente. Loin de l’enthousiasme de Mme S il semble plutôt perdu dans une réflexion intérieure sur sa pratique passée. Bientôt les deux interlocuteurs ne s’écoutent plus, chacun poursuit sa propre pensée. Les voix se mélangent, se superposent et en même temps se séparent. En fait elles se combattent, et c’est Mme S qui mène l’offensive, pas du tout décidée à suivre le vieux chirurgien sur le terrain du bilan critique. Au discours réflexif elle oppose systématiquement le contrefeu d’autres opérateurs qui ne se posaient pas tant de questions. Comme si elle parlait en leur nom, elle doit à tout prix maintenir l’idéalisation, elle renchérit et se répète, toc, toc, toc… Puisque « c’était possible, tout était possible » la seule question était de faire, la seule limite la quantité. Les timides interrogations du médecin portent sur la légitimité de sa démarche, pas sur ce que ses petits patients ont vu, perçu ou souffert. Et quand l’interviewer un peu médusé par ce qu’il entend essaie de se « représenter la scène », il n’y parvient pas. Le recueil de mémoire l’engage lui aussi.
Mr A- Le récit du fantassin
Pour aller plus loin il fallait s’adresser aux catégories du personnel qui, situées au bas de l’échelle hiérarchique, étaient aussi plus proches de l’enfant, au corps à corps. Je repense aux récits de guerre dont parlent Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière (Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, « Histoire et trauma. La folie des guerres », Stock 2004). Ils avaient noté que les récits les plus fidèles étaient ceux des simples soldats. Entre 1960 et 1969 Mr A, aide-soignant, a vécu la période des opérations sans anesthésie. Fantassin du bloc opératoire il avait la charge de transporter les enfants jusqu’à la salle d’opération, de les immobiliser pendant l’opération, puis de les ramener une fois opérés. Il livre un souvenir sans fard, vécu au plus près des réactions de l’enfant. Les suspensions de la phrase en disent long sur la violence du souvenir :
« Les parents arrivaient le matin avec leur gosse et on les faisait allonger, ou même les trois quarts du temps ils restaient assis sur une chaise. On leur mettait un suppo de Nembutal, je crois à l’époque, et bon ben ils étaient opérés aussitôt après sans autre couverture que ce suppo.
On allait les chercher, on leur mettait une alèse autour du cou, on les asseyait sur les genoux et puis l’ouvre-bouche et puis le Sluder, et puis c’était parti. Il y avait pas d’autre…… c’est vrai que l’aspect psychologique était un peu ignoré mais enfin… Il fallait les tenir, c’est-à-dire que moi je coinçais les jambes et je tenais les bras, et à l’époque, Mme M tenait la tête et puis le chirurgien qui était en face enlevait tout ça, à sec.
-« Ils étaient dans l’actuelle salle E ? »
…Oui. Quand on avait fait une série de dix, l’infirmière les mettait à la salle E ; après on faisait revenir les gosses, ils les vérifiaient pour voir s’il n’y avait pas un morceau, un lobe qui pendait ou pas, et une fois qu’ils étaient vérifiés, moi je les prenais tous dans le même voyage, je les mettais dans l’ascenseur pour le 2ème étage. Les parents les amenaient et partaient. Il n’y avait pas de visites.
Après c’était terminé, on leur donnait un glaçon, on les emmenait, bon ils étaient relativement calmes. Enfin j’ai pas compté les traumatisés qu’il y a dû avoir par la suite, il a dû y en avoir beaucoup.
A l’époque, c’était quand même spectaculaire, ça giclait un peu de partout ; moi j’ai souvenance d’un gosse de dix-sept ans, le toubib ne voulait pas qu’on l’endorme parce qu’il avait un petit souffle au cœur. Bon il lui a enlevé les deux biftecks à vif comme ça, bonjour hein… Et manque de pot, à la révision, il restait encore deux lobes inférieurs. On a pris la pince, « bouges pas pendant cinq secondes, ça va être vite fait », il lui a enlevé les deux lobes comme ça à sec ; celui-là ça m’étonnerait qu’il soit revenu en consultation. »
« Cela ne se passait pas toujours bien, ils n’étaient pas toujours d’accord. D’autant plus que quand ils arrivaient, il y avait une certaine vue que …comme à chaque fois l’enfant précédent on le faisait cracher dans un drap, qu’on recouvrait à chaque fois, tu finissais, il y avait 70 cm de hauteur de drap, et puis le sang, bon ben, il réapparaissait à travers le drap.
Il fallait les tenir, c’est-à-dire que moi je coinçais les jambes et je tenais les bras, et à l’époque, Mme M tenait la tête et puis le chirurgien qui était en face enlevait tout ça, à sec.
-« Comment étaient les enfants ? »
Le premier qui passait, ça allait parce que tout était bien propre, bien net. Mais quand les autres arrivaient, ils commençaient par regarder un peu partout, quand tu vois du sang, l’ORL avec son américaine un peu souillée déjà, le miroir de Clar plein de sang, je veux dire le gosse, bonjour hein. Je te parle pas du dernier »
Sans doute encouragé par le positionnement de Mr A, l’intervieweur ose cette fois aborder le ressenti des enfants. Car il y a pire encore : ce n’est que plus tard que Mr A se rappellera avoir vu certains enfants déjà grands qui arrivaient à mettre le pied par terre. Se cabrant sous l’effet de la douleur, ils se retrouvaient à distance du chirurgien qui avait déjà commencé l’ablation et ne pouvait plus lâcher prise. Mais cela, il ne l’évoquera qu’en aparté, une fois l’entretien terminé et le magnétophone éteint, hors de la présence de ses supérieurs.
Placés à différents endroits de la chaîne, ces soignants ont vécu des expériences très différentes. Ils étaient tous là présents, ensemble. Mais ils n’ont pas vu la même chose. Au fond qui voit quoi ? Mr R, le chirurgien comme Mme S l’infirmière de salle d’opération n’avaient mentionné qu’en passant le sang qui coulait en abondance. Au contraire Mr A ne voit que cela. Il se soucie des enfants qu’il va chercher, il s’identifie à eux. Il les porte sur ses genoux et les immobilise sans brutalité mais très efficacement. Pourtant cet homme peu impressionnable et volontiers blagueur ne pourra que suspendre son discours, comme Mme R, pour le reprendre sur une litote quand il s’approchera du cœur même de la scène. On ressent chez lui le souci de transmettre le plus fidèlement possible un témoignage utile. Il insiste sur les aspects les plus traumatiques : le sang accumulé ; les réactions des enfants avec lesquels il était en contact immédiat ; l’arrachage « à sec » des amygdales. Quand l’évocation devient trop violente, il n’y a plus de mots. Une formule convenue (« bonjour, hein »), un euphémisme (« une certaine vue ») remplacent ce qui ne peut être dit.
Mlle G replace ces pratiques dans une conception qui valorise la douleur : « il faut que tu t’habitues à souffrir ». Pour elle la douleur est certes pénible mais elle est aussi inévitable et même garante de sécurité. L’anesthésie et les calmants seraient trop dangereux. Et bientôt les stéréotypes raciaux attachés à la douleur suivent. Elle a pu rationaliser l’idée d’opérer des enfants sans anesthésie. Mais un détail demeure insupportable. C’est l’image des enfants encore hébétés que l’on entassait pieds nus dans le monte-charge pour les remonter jusqu’à leur lit. Autour de ce symbole d’inhumanité d’autres détails s’organisent : les enfants silencieux qui doivent s’habiller tout seuls au petit matin, le café froid, l’absence de dossier médical, de vêtements ou d’objets personnels. « On n’avait pas le temps de leur parler ». Elle l’a toléré d’autant plus mal qu’à ce moment-là, l’exigence de sécurité ne jouant plus, la cruauté du traitement apparaissait dans sa nudité. Elle garde intact un sentiment d’intime révolte, de protestation mêlée au fatalisme.
Je retrouve ce fatalisme chez Mme F, amenée sans aucune formation à assurer des anesthésies au masque, dans des conditions précaires bien que normales pour l’époque. Il fallait opérer à la chaîne. Comment accorder à chaque enfant l’attention nécessaire, comment prendre le temps de lui parler, de le rassurer ? Et les enfants protestaient, ils se défendaient. La soignante était face à une situation qui la dépassait. Mme F en était bien consciente mais elle n’a eu pas eu le choix. Le contact avec un enfant déjà terrorisé tournait au cercle vicieux : sa protestation ne pouvait que priver l’anesthésiste improvisée du peu de moyens dont elle disposait. Il ne restait plus que la contrainte, le masque appliqué de force, l’étouffement par les gaz anesthésiques. Mme F se voyait renforcée dans le sentiment de son incapacité. Dans ce fonctionnement aucune marge d’initiative n’était possible. La situation du chirurgien ORL n’était pas plus confortable, responsable qu’il était d’une anesthésie dans laquelle il ne pouvait pas intervenir. Au carrefour de ces peurs, celle de l’enfant et celles des soignants qui se renforçaient mutuellement, se nouait une situation où l’échec relationnel était inévitable, comme programmé d’avance.
L’intervieweur improvisé que je suis n’en mène pas large non plus. Avec le recul je pense avoir été si effrayé par ce que j’entendais que j’ai préféré m’en détourner. Puis la banalisation et le recours à un humour distancié sont venus au secours de l’anesthésie des affects. Mais il y avait un prix à payer. Je n’avais pas voulu être horrifié par ce que j’entendais. Or aucune représentation n’est possible sans un témoin qui se laisse toucher. Rien ne peut se faire s’il n’y a pas cet autre horrifié qu’à l’époque je n’ai pas pu être. C’était peut-être mieux ainsi. Le vrai témoin n’est-il pas celui qui voit, ne comprend rien sur le moment à ce qu’il voit et s’occupera, mais plus tard, de le débrouiller ? Pourtant ce que l’on ne peut dire il ne faut pas le taire. Le tout est de savoir comment s’y prendre.
Le recoupement des témoignages permet de retracer une réalité et son évolution sur près de vingt-cinq ans ; réalité chaque jour répétée, tissant la trame d’une vie de travail. Sur cette trame se détachent des scènes marquantes : la petite fille de trois ans qui embrasse le chirurgien ; la mort d’une fille de douze ans ; l’adolescent qu’on n’avait pas voulu anesthésier. Ce sont des cas-types que l’on extrait du quotidien. On les choisit pour éclairer une prise de position, un jugement d’ensemble.
Pour Mme S ce n’était pas si terrible et cela fonctionnait bien.
Pour Mlle G c’était inhumain mais surtout dangereux.
Pour Mr A c’était dangereux et c’était barbare.
Comment la sensibilité des soignants pouvait-elle ne pas s’émousser par la répétition incessante d’expériences semblables ? Comment retenir les noms, les visages de ces légions d’enfants qui se succédaient, jour après jour ? Comment accorder à chacun une seconde d’attention, dire ne serait-ce qu’un mot de réconfort ? Et quand le souvenir d’un enfant avait subsisté, c’était celui qui avait embrassé le docteur, ou qui était devenu tout bleu. L’idée du danger reste centrale. Elle imprègne tout. Chacun redoute l’hémorragie mortelle, l’étouffement par le sang qui inonde les voies aériennes. A ce danger se surajoutera, sans l’annuler, celui d’une anesthésie bien mal maîtrisée. Les chirurgiens n’ont pas fait grève contre les opérations à la chaîne, mais contre la peur nouvelle que leur inspirait cette anesthésie dont ils étaient responsables sans pouvoir en être les acteurs. La rapidité du geste, la virtuosité, l’impassibilité de l’opérateur avaient un rôle : elles étaient garantes de la sécurité des jeunes opérés. Quant au cri vigoureux de l’enfant il témoignait avant tout du bon fonctionnement des cordes vocales, donc de réflexes de défense efficaces. Autant dire que l’enfant, par les manifestations perceptibles de sa souffrance, pouvait aussi rassurer les soignants ! « Un enfant qui crie est un enfant qui vit ».
Le Dr R était partagé. Il reconnaissait qu’une anesthésie bien conduite permettait de ralentir le geste, de faire plus attention. Mais la conséquence est que l’on opérait moins d’enfants. Et là contradictoirement venait le regret de cette époque où le geste rapide et sans faiblesse du chirurgien était fortement valorisé. Il y avait aussi la demande des familles. L’abondance toujours renouvelée des enfants à opérer n’était-elle pas là pour prouver que l’on faisait œuvre utile ? Un ancien chef de service se souvenait d’avoir été littéralement poursuivi par les mères de famille qui voulaient que leur enfant soit opéré. Mais on ne pouvait prévoir le résultat. Certains enfants bénéficiaient de leur intervention ; mais la pression des familles réclamant l’opération pour leur enfant qui « ne poussait pas » ou « ne suivait pas à l’école » était telle qu’il y avait beaucoup trop d’interventions peu motivées. Il avait essayé de donner des bases plus scientifiques à cette opération. Il avait voulu éviter « d’écorcher vifs », ainsi qu’il le disait, ces enfants.
Et pourtant, au même moment, dans le même service hospitalier, d’autres enfants bénéficiaient au bloc opératoire d’une anesthésie générale donnée par un médecin qualifié. Tout se passait comme si la présence du spécialiste était un luxe qu’on ne pouvait offrir à tous les enfants. La première modification du regard porté sur les enfants intervint quand on décida que chaque enfant aurait un dossier médical. Ce faisant on commença à les considérer à l’égal des autres patients du service. Aussi longtemps que l’enfant n’avait pas de dossier, il n’existait pas. C’était tout juste un numéro sur un billet d’admission qui n’était même pas conservé après son passage. Il était dans la « série » du jour, vite oubliée. Après ce premier changement, tôt ou tard le reste devait suivre. Car si ces enfants étaient des patients comme les autres, au nom de quoi n’auraient-ils pas eu droit à la même anesthésie, aux mêmes calmants, aux mêmes visites, aux mêmes égards en un mot que les autres ?