« C’est sale… » Encore à propos de « Reprise »

Bien étrange fut cet été 1968, et bien difficile à décrire. Certains ont essayé et leurs mots se ressemblent. Ils disent le « déchirement hagard de l’après-Mai » (Pierre Goldman), « un été de déchirement et de querelles » (Roger Linhart). Jean-Baptiste Thierrée, fils d’ouvrier et alors militant maoïste se revoit « hébété, sonné, vidé »… On en trouverait aisément d’autres, sans oublier que la plupart n’en ont rien dit du tout, n’ont pas trouvé de mots. Mais nous, qui avions plus vécu le militantisme intensif que la fête et qui, familiers de la « trahison des appareils » avions perçu le repli avant qu’il ne soit évident, nous étions  vidés, sonnés et hébétés sans le savoir, ce qui était probablement pire. Nous ne pensions qu’à la suite,  bientôt remobilisés pour défendre le Printemps de Prague et protester contre son écrasement  le 21 août.

Je pense à tous ceux qui ont tenté de donner une représentation valable de ces temps si étranges. Ils ont décrit, comme Leslie Kaplan « cette impression de cadavre, impossible à tuer, qui pourrit, et qui revient, c’était, après la grève, ce que l’on pourrait éprouver pour l’ensemble de la société, tout apparaissait sous cet aspect sinistre » (« Depuis maintenant : Miss Nobody Knows » P.O.L. Paris 1993). Et Armand Gatti qui fut plus tard mon voisin Montreuillois : « Ce n’est pas possible que cela fasse de la graisse, prenne du ventre – ou pende comme un papier tue-mouches dans une maison de vacances fermée » (« Interdit aux plus de trente ans », Verdier Paris 1991). Ce cadavre qui n’en finit pas de pourrir –mais est-il vraiment mort ?- c’est ce dont nous parle l’Eugène Ionesco de « Amédée ou comment s’en débarrasser ». C’est ce dont parle Lacan dans le « Séminaire VII. L’éthique de la psychanalyse » quand il définit la Chose comme « ce qui dans la vie peut préférer la mort ». Son autre face il l’appelait très justement la « Beauté momifiée de l’éternelle jeunesse » : soit très exactement ce que nous promit ensuite à longueur de publicités le capitalisme néo-libéral qui installait son emprise sur la récupération biaisée de ce qui s’était joué là. Et qui s’ingénie depuis à nous convaincre que c’est précisément cela que nous avions voulu. Quand il y a défaite, mais que cette défaite n’est pas une destruction mais un repli, ce qui aurait dû normalement s’exprimer par le canal de nouveaux rapports sociaux doit tout de même se forcer un passage, à travers d’anciennes formes qui n’ont pas été faites pour cela. Avec au passage d’immenses pertes, distorsions et défigurations. C’est dans cette mesure que les aspirations sont dévoyées, retournées en leur contraire. Ainsi ce qui relevait d’un collectif nouveau fut récupéré dans les années 70 et après dans un consumérisme régressif qui en inversait le sens.

Ce n’est pas 68 mais son échec, l’échec des aspirations que véhiculait ce mouvement immense, qui ne laissait pas d’issue à ceux qui ne pouvaient se réhabituer au monde ancien. Je pense aux suicidés d’après-68. A Michel Recanati  que je n’ai pas connu et que j’aurais combattu politiquement si je l’avais rencontré, au nom de ma conception des idées trotskystes. A Claude Chisserey que j’ai connu, et tant admiré, à sa disparition sans témoin, dans le style de celle d’Albert Ayler dans l’East River. Il y en eut bien d’autres… A partir des années 70 la statistique du suicide des jeunes prend le dessus sur celle des vieux dans tous les pays développés à l’exception du Japon  et de l’Allemagne. Mais il n’est pas donné à chacun de se suicider, et j’ai l’impression que tout cela nous a laissé un peu morts-vivants. Un des signes de cela est la difficulté que nous semblons avoir  à distinguer la vie de la mort, difficulté dont j’ai parlé ailleurs (voir dans ce blog : « Amnésie »). Curieusement et logiquement de cette époque date aussi l’essor du virtuel, soit ce qui imite la vie mais ne vit pas et ne connait donc pas la mort. L’historienne américaine Kristin Ross (« Mai 68 et ses vies ultérieures » Editions Complexe 2005) se demande combien dura cet état d’esprit, quelques mois ou trente ans ? Je pense qu’il dure encore et que nous essayons actuellement de nous en sortir.

Claude Chisserey, peut-être au meeting de Charléty. On reconnait aussi Jacques Sauvageot. J’ai pu vérifier l’absence totale, étonnante, de photos de Chisserey sur le net. Celle-ci vient de Libération.

« Vous ne savez pas combien c’est sale… »

Une seule image pourrait suffire à résumer ce que fut cet été 68 et ses suites, ce serait pour moi le visage de l’ouvrière anonyme des usines Wonder, filmée au moment de la reprise du travail, celle qui ne veut pas rentrer, qui ne peut accepter que tout finisse comme cela. Ce plan-séquence de neuf minutes est ce qui reste d’un projet d’études de Jacques Willemont, Pierre Bonneau et d’autres élèves de l’IDHEC en grève, dont le sujet devait être les militants de l’Organisation Communiste Internationaliste. Il s’agissait de rendre compte de l’activité de cette organisation dans un long métrage qui se serait intitulé « Sauve qui peut Trotsky ». Ce projet se perdit dans les affrontements internes qui marquèrent la fin du mouvement. Le 10 juillet 1968 les élèves furent délogés des locaux de l’école de cinéma, bientôt démolis pour faire place au boulevard périphérique. « Les rushs ont étrangement disparu dans la nuit du 14 juillet 1968. « Wonder… est la seule séquence qui a été sauvée ». Mais cette histoire n’est peut-être pas terminée. « Récemment une partie des éléments négatifs du long métrage en projet a été retrouvée aux archives du film à Bruxelles ». Que contiennent-ils ? Peut-être à suivre.

C’est Liliane Singer, une militante locale de l’OCI, qui avait indiqué aux grévistes et militants de l’IDHEC la tenue prochaine d’un meeting devant les portes de l’usine. L’équipe de tournage munie d’une seule bobine de film de dix minutes arriva sur les lieux au moment où la maitrise tentait de faire rentrer le personnel après un vote qui avait été organisé par la direction. La séquence de neuf minutes connue sous le nom de « La reprise du travail aux usines Wonder » a pour centre la protestation violente et passionnée d’une jeune ouvrière qui n’accepte pas la fin de la grève. Cette séquence donna naissance en 1996 à un long métrage d’Hervé Le Roux, intitulé « Reprise ». Le dispositif choisi par le cinéaste consistait à montrer la séquence initiale à ceux et celles qui en furent les anciens acteurs. Leurs réactions, l’émergence de la parole que cela suscitait (ou pas…) fit le contenu de ce film de deux heures trente. Dans ce dispositif il n’y a donc pas d’extériorité. Tous ceux qui y apparaissent avaient été concernés d’une façon ou d’une autre par ce qui est montré de cette journée de juin 1968.

Yvette Delsaut qui en 2005 consacra à « Reprise » un texte important, (« Éphémère 68. À propos de Reprise, de Hervé Le Roux », Actes de la recherche en sciences sociales 2005/3 N°158) retrace la longue genèse du film d’Hervé le Roux. On apprend qu’en 1981, dans l’atmosphère de la campagne électorale et de la victoire de François Mitterrand, Hervé Le Roux reconstruisit, à partir d’un photogramme qui ne le montre pas, la représentation d’une femme qui crie. C’est cela qui semble avoir mis en marche, en plusieurs étapes, son projet encore imprécis. En 1983 il visionne la séquence initiale. En 1986, année marquée par les mouvements contre la loi Devaquet il a l’idée d’un documentaire-fiction, qu’il ne tournera finalement qu’en 1995. L’historisation prend du temps quand elle est une lutte contre l’oubli. Au début du film il est suggéré que même Jacques Willemont, un de ceux qui avaient tourné ces neuf minutes, en avait tout oublié.

Hervé le Roux

Pour Yvette Delsaut ce fut un moment « rare et fugitif, ce temps encore suspendu qui précède l’instant pour le personnel en grève d’aller physiquement se soumettre à la discipline collective en entrant un par un par la petite porte de l’usine, devant le chef du personnel attentif à contrôler l’accès ». Pourtant au fil des témoignages rassemblés par Hervé le Roux on comprend que ceux que l’on voit rentrer un par un dans l’usine n’ont pas à se soumettre à la discipline collective car ils en sont les agents, faisant tous partie du personnel de maitrise. Quant au reste du groupe rassemblé devant les portes de l’usine, il est exclusivement composé de militants CGT des usines voisines, en particulier l’usine Chaix, et de militants PCF de la municipalité de Saint-Ouen. Alors que la grève avait été le fait d’ouvrières et d’ouvriers non qualifiés, surtout de très jeunes filles (dès quatorze ans, parfois embauchées en cours d’année scolaire comme on le saura par un des témoins) et de travailleurs immigrés. Aucun de ceux-là n’est visible à l’image, ils ne sont pas là. Sauf précisément « la fille », la « femme qui crie ».

On saura aussi, plus tard, que la véritable reprise du travail a bien eu lieu mais, selon les témoignages, entre un et trois jours après le vote patronal du 10 juin 1968, et pas sans mal. Une OS dira que par fierté, « pour l’honneur » on n’avait pas voulu reprendre le jour même du vote. Yvette Delsaut confirme : « On apprendra assez vite, grâce aux témoignages recueillis par Hervé Le Roux, qu’en fait, hormis cette jeune femme précisément, aucun ouvrier de chez Wonder ne figure sur le reportage de 1968, peuplé plutôt de militants venus d’usines environnantes…». Ceux de l’usine Chaix qui venaient aider, conseiller… ou draguer les jeunes ouvrières, selon le point de vue. Il n’y a donc à l’image aucun autre Wonder, et en particulier aucune « ouvrière du noir », de la « charbonnerie », le poste le plus dur où l’on manipulait le goudron servant à fabriquer les piles, et où l’on trouvait ces ouvrières souvent jeunes, immigrées, non syndiquées, celles qui avaient fait la grève.

Au fil des déclarations et des témoignages la recherche de « la fille » que personne ne connait se diffracte sur plusieurs personnages féminins que l’on retrouvera plus tard : la « militante excessivement active »,  la « sœur ouvrière » si dévouée et toujours active, « Marguerite », « la pasionaria », puis effectivement la militante de l’OCI qui fut à l’origine du projet. Mais aucune d’entre elles n’est « la fille » et la fille n’est personne, elle restera la gréviste inconnue. Cette méconnaissance est parlante car cela mesure bien la distance entre les personnes interrogées, dont la plupart sont membres d’une aristocratie ouvrière et militante, et ceux et celles qui ont réellement été mis en mouvement dans la grève, en fait minoritaire dans l’entreprise (« un groupe de cinquante »). Donc l’image d’une femme qui crie. Mais une image ne crie pas, elle ne fait que montrer. De fait ce cri qui n’existe pas mais que suggère toute l’attitude de la femme, dit quelque chose : je ne veux pas rentrer, on n’a rien obtenu qui soit à la hauteur de ce qui a été engagé. Mais elle ne peut s’appuyer que sur ce qu’elle vit chaque jour. « C’est sale, dit-elle, vous ne savez pas combien c’est sale ». Vous ne savez pas en effet car vous n’y êtes pas, et d’ailleurs ne voulez pas le savoir. Vous ne savez pas comment, à y passer sa vie, on devient soi-même sale, au point de ne plus pouvoir se respecter soi-même. Alors pourquoi avoir fait tout cela si mon quotidien doit rester le même ?

Et c’est admirable alors de voir comme on s’entend, du côté des permanents municipaux et syndicaux, à opposer systématiquement le général et le local, semant une confusion telle que, à proprement parler il devient impossible de savoir où l’on est. Devant l’ouvrière qui parle conditions de travail dans son atelier on les voit mettre en avant ce qui a été signé au niveau national dans les accords dits de Grenelle. Mais c’est elle la dialecticienne, elle qui sait comment le particulier et le général s’articulent, qui sait ce qu’est un rapport de forces et comprend qu’une section syndicale d’entreprise n’a aucune chance d’obtenir pas ce que dix millions de grévistes occupant  leurs entreprises n’ont pas arraché. Plus loin dans le film la militante trotskyste énoncera cette évidence en termes plus politiques.

Et quand un lycéen maoïste, dont l’historienne Kristin Ross fera on ne sait pourquoi un « établi » en usine, vient se mêler au débat comme cela s’était fait très naturellement partout durant toutes ces semaines, dans des groupes qui se formaient spontanément partout pour discuter, on lui en dénie le droit « parce qu’il ne travaille pas chez Wonder ». Mais Pierre Guyot le conseiller municipal encravaté appelé à la rescousse n’y travaille pas plus que lui, c’est un élu municipal du PCF. Pourtant il n’y a pas besoin d’y travailler pour savoir combien « c’est sale » si on veut bien en savoir quelque chose. Travail manuel et travail intellectuel, général et local pas question que cela dialogue, pas question que ça s’articule. Chacun chez soi. Rentrer devient le maitre-mot, le seul horizon.

Dès le tout début de la séquence on aura vu un militant CGT s’adressant à « la fille » qui a pris la parole en réponse au « Rentrez s’il vous plait » du chef du personnel que l’on entend hors-champ. « C’est ça », crie-t-elle en réponse, « vous gagnez votre vie nous on ne la gagne pas notre vie ». Le militant CGT qui ne semble pas la connaitre lui demande si elle travaille chez Wonder. Sur sa réponse positive il se détourne et s’en va, l’air soucieux. Quelque chose ne va pas. On peut supposer qu’il va chercher du renfort…Puis il semble s’adresser à l’équipe de l’IDHEC qui a commencé à tourner, et on entend : « c’est enregistré, ça ? ». Vingt-sept ans plus tard dans « Reprise » le cégétiste affirmera qu’il aurait bien cassé la caméra s’il avait pu. On peut sur ce point le prendre au sérieux mais il n’a pas pu, et cela donne une idée de la violence latente qui imprègne cette scène, et aussi du rapport de forces du moment. On voit comment le dispositif de tournage a modifié la situation et s’est imposé comme un des protagonistes. Tous les protagonistes se savent filmés et adaptent leur discours et on peut penser que la présence de la caméra est un empêchement à plus de violence. Le ton doctoral et paternaliste, comme à la tribune, de Pierre Guyot doit aussi beaucoup à cette circonstance. « La fille » quant à elle s’est probablement aperçue elle aussi que « c’est enregistré ». Un mot qu’elle retient, adressé aux patrons, semble le prouver. Elle utilise cet appui imprévu alors qu’elle est totalement isolée et elle fait face.

Puis entre en scène le jeune maoïste qui tente de se mêler à la discussion mais qui manque visiblement d’expérience. Et c’est  bien malgré lui qu’il se retrouve utilisé par Pierre Guyot, un militant chevronné qui sait manœuvrer, pour dévier et réduire au silence la protestation de l’ouvrière au profit d’un débat d’idées entre militants politiques. On le voit alors parler au lycéen sans le regarder dans un bizarre échange à fleurets mouchetés mais plein de sous-entendus : « mais si, tu en dis plus qu’elle, mais si… ».  A partir de ce moment l’ouvrière jusque-là filmée au centre et de face disparait du cadre. Ses dernières paroles sont entendues hors-champ et se perdent dans la rumeur.

Le choix d’Hervé Le Roux a été de laisser parler sans trop questionner. On entend que, même si plusieurs témoins s’attendrissent au spectacle de leurs jeunes années, les positions politiques demeurent inchangées. Certains dénoncent la trahison de la grève. Pas Pierre Guyot, fils d’un haut responsable du PCF, qui n’a pas varié lui non plus en dépit du sentimentalisme qui le fait associer sur la « fille d’extrême-gauche » qui est finalement rentrée au travail mais en pleurant… lui qui retient ses larmes au souvenir d’un acte d’insoumission commis pendant la guerre d’Algérie. Alors il la comprend. Ainsi l’image de la femme qui criait et qui à présent pleure (mais qui jamais n’est censée parler, articuler en son nom un discours, une position politique) se complète dans le sens de l’irrationalité d’un être dominé par ses émotions, que l’on peut à la rigueur comprendre mais certainement pas approuver. Un jugement d’irrationalité qui vaut bien sûr, au-delà du personnage de la jeune ouvrière, pour l’ensemble du mouvement. C’est toujours selon Pierre Guyot « le côté excessif, on a vingt ans on veut tout tout de suite ». Comme quoi aspirer à des conditions de travail plus dignes serait vouloir « tout ». Ecoutons plutôt la voix de la raison : « c’était De Gaulle et le pouvoir fort, il y avait les troupes aux portes… ». Peut-être. En 2008 j’entendis ceci d’Edouard Balladur, une voix autorisée : « Il n’y avait plus d’Etat. Tout s’est effondré ».

Le jeu des apparences

On a fait de ce plan-séquence une exception miraculeusement échappée à l’oubli, un rare témoignage de vérité « plus vrai que vrai » sans rien de truqué selon Jean-Louis Comolli (Cahiers duCinéma n°209, février 1969). Or si effectivement il n’y a pas de trucage il y a bien ici de l’apparence. On a aussi voulu y voir le fruit d’une conjonction de hasards. Mais il n’y a pas ici de hasard ou plutôt le seul hasard est qu’une équipe de tournage se soit trouvée, mais cette démarche même, en tant que geste militant des élèves grévistes de l’IDHEC, était partie intégrante du mouvement général. Ils n’étaient donc pas là par hasard. D’autre part il est infiniment probable qu’il y eut dans ces jours de juin 1968 beaucoup de femmes et d’hommes qui crièrent leur refus que cela finisse ainsi, mais sans personne pour en garder la trace. L’improbable en revanche, ce qui dans le cours des choses voulu par le patron et les militants de la CGT et du PCF n’était pas censé arriver, c’est le geste de protestation individuelle de cette ouvrière, un geste courageux, sinon héroïque dans la circonstance. Ce geste suffit à créer une situation nouvelle en parallèle à ce qui continue de se dérouler : la fin de la grève, la rentrée qui se met progressivement en place, « sans grande difficulté » comme partout, veut croire Yvette Delsaut toujours fidèle à son point de vue, toujours plus en sympathie avec les gens de la maitrise qui se sont élevés socialement, ou avec les « jeunes délégués CGT » (qui ne le sont pas puisqu’il n’y avait pas de syndicat dans l’entreprise !) qu’avec une ouvrière anonyme certainement embauchée depuis peu et qui n’a pas fait carrière chez Wonder. « On ne l’a jamais revue celle-là… Elle était libre de partir » commentera une ancienne ouvrière plus qualifiée.

La vraie surprise est que les élèves cinéastes ne s’attendent pas du tout à ce qu’ils voient, et ils  improvisent. On a vu comment le dispositif de tournage sur le vif modifie la situation et crée en fait une situation nouvelle. Ces deux impondérables font le contenu même de ce plan-séquence et rendent compte de son intérêt et de son retentissement. Mais on peut très bien, en particulier si l’on se fie à son titre, ne pas discerner ce qui s’y joue et même y voir tout autre chose. La violence latente qui imprègne la scène est occultée, et je continue de m’interroger sur le geste, en apparence protecteur mais peut-être plus proche de l’emprise, des militants CGT entourant de leurs bras les épaules de la jeune ouvrière. C’est le film d’Hervé Le Roux qui permet par la confrontation des acteurs de tirer un certain nombre de conclusions. Mais l’auteur n’y est pour rien, qui dira n’avoir pas cherché à établir une vérité. Ainsi les témoins de « Reprise » parleront des tuiles jetées sur les grévistes par la maitrise, et aussi des lances à incendie avec lesquelles les grévistes avaient défendu leur occupation. C’est en réalité toute la situation qui est faussée car nous sommes au moment de la défaite du mouvement, qui comme toute défaite réduit au silence et permet de réécrire l’histoire sans risquer d’être contredit. Cette défaite suppose et inclut une autre violence, celle qui fut faite à la vérité des mots. Sans surprise, « Reprise » fut à sa sortie attaqué en falsification par la CGT et le PCF et qualifié de provocation gauchiste, avant d’être plus tard glorifié par les mêmes. Il était devenu un enjeu politique.

Des enjeux actuels

Il continue de l’être. Il est étonnant de lire sous la plume d’Yvette Delsaut le long commentaire d’une projection du film qui eut lieu en 1997 au cinéma Saint-André-des-Arts sous forme d’après-midi avec interventions de syndicats et d’associations. Elle en fait une « production pour intellectuels ». Elle souligne que le spectateur de cette après-midi est socialement parlant l’antithèse des personnages qu’il est venu écouter par écran interposé, invalidant ainsi le soutien qu’ils apportent. Cela est annoncé d’entrée : vu la longueur de la séance elle ne peut s’adresser qu’à un public cultivé qui a du temps libre, pas à des ouvriers. Elle stigmatise les rires du public « intello » devant les cadres de Wonder, soulignant que ces derniers sont issus de la classe ouvrière. Alors que le rire d’ouvrières bretonnes en grève à qui le film a été projeté est, lui, légitime. A mi-chemin de son texte de trente-cinq pages le thème de l’extériorité déterminante sature progressivement son propos, et la question de savoir qui a le droit de rire, et de quoi, devient centrale. Au Saint-André-des-Arts on ne peut pas être sincère, on est forcément  dans « l’annexion abusive ». Comme quoi certaines exclusives ont la vie dure et servent longtemps. J’y reconnais en effet le « Tu n’es pas de chez Wonder alors je t’en prie n’en parles pas » que l’on a vu adressé par le cadre PCF au jeune maoïste. Mais c’est aussi le « pas avec vous, vous n’en êtes pas » actuellement très en vogue et que l’on brandit ici et là pour interdire l’accès à une cause dont on a fait sa propriété privée. Yvette Delsaut : « les spectateurs semblant imposer l’idée confortable qu’ils font tout naturellement cause commune avec les «dominés» du film, sans que ceux-ci puissent se prononcer sur cette alliance unilatéralement proclamée, et socialement ambiguë. Ils sont supposés être d’accord ».

J’ai été je l’avoue surpris de lire sous la plume d’une disciple de Pierre Bourdieu, en 2005, la définition exacte de ce que l’on voit actuellement se déployer sous la bannière ambigüe d’une dénonciation de l’appropriation culturelle. Bref les facteurs de division et de sectarisme qui ont marqué mai-juin 68 et contribué à son dénouement sont encore bien là. Ainsi la réalité de la grève générale s’éloigne progressivement, comme l’ouvrière qui avait été mise hors du cadre. …jusqu’à l’écran noir qui conclut la recherche d’Hervé Le Roux, au moment il devient clair que l’on ne connaitra d’elle qu’un prénom. On ne la trouvera décidément pas, et avec elle c’est tout le mouvement de mai-juin 68 qui devient introuvable pour la génération suivante, mais pas tout à fait au sens où l’entendait Raymond Aron. Alors la vaine recherche de « la fille » peut se voir requalifiée en enquête policière sur le thème du « chercher la femme » par Kristin Ross. Elle-même se voit comparée à Irma Vep, l’héroïne de Louis Feuillade, ou, jouant sur les assonances, devient Wonder Woman. Tout cela illustre bien notre époque d’abstraction où le mot déconnecté de la chose devient plus important qu’elle, où l’essentiel n’est plus de se soumettre aux faits mais de proposer un « récit » ou de disqualifier d’autres récits[i].


[i] De même peut-on s’étonner en écoutant Michelle Zancarini-Fournel présentant « Reprise » au Forum des images (https://www.youtube.com/watch?v=xXnNXchJF4U) de la réinterprétation qu’elle en fait. Selon elle ce film marquerait implicitement, sans que cela ait été recherché par son auteur, un passage d’une histoire sociale centrée sur le groupe et à la classe, à une autre orientée vers le genre, l’individu, le contexte, les conjonctures ou les événements remarquables dans les parcours individuels. La dimension groupale et la lutte des classes seraient-elles absentes de « Reprise » au seul motif qu’il met en scène une ouvrière femme, et qu’elle est seule ? J’entends bien l’importance de considérer les acteurs dans leurs parcours de vie singulier et dans leur genre. Mais au nom de quoi la prise en compte de ces nouvelles dimensions de l’histoire sociale se substituerait-elle à tout autre point de vue ?

Car on peut discuter à l’infini des positions d’énonciation ou du droit de chacun à dire ou même à rire, ce qui est effacé c’est la matérialité des dires de la jeune ouvrière. Car c’est bien un fait qu’énonce la jeune ouvrière, le fait de conditions de travail intolérables dans l’atelier où elle a été affectée, et les faits sont têtus a dit quelqu’un. Si cette parole n’est pas valide cela signifie que la personne qui l’énonce ne compte pour rien. Problème très actuel, au moment où j’écris ces lignes, avec le mouvement des gilets jaunes. Mais si elle est valide elle est à prendre en compte ici et maintenant, dans le rapport de forces encore existant au moment même où elle est énoncée, dans des formes d’organisation et de représentation qui le permettent, et dans toutes ses implications et conséquences. On ne peut la renvoyer à la future section syndicale qui, Pierre Guyot nous l’assure le doigt dressé, veillera. « C’est maintenant, et maintenant, et maintenant… » ne peut que répéter Leslie Kaplan -et en effet que dire d’autre ?- quand elle tente de rendre compte de ce que nous ressentions alors, et pas seulement au Quartier Latin, à la « charbonnerie » de Wonder encore bien plus et avec combien plus d’urgence.

Reste cette séquence miraculeuse en ce qu’elle rassemble dans le champ de la caméra comme sur une scène de théâtre tous les acteurs du drame de mai-juin 68, chacun dans son rôle, et chacun représente une des forces sociales en présence. Il y a là les appareils syndicaux et politiques bien décidés à en finir avec la grève, le patronat, un jeune militant révolutionnaire. Il y a aussi et surtout (sans elle rien de tout cela n’aurait fait date, ni le plan séquence de Bonneau et Willemont, ni le film d’Hervé Le Roux, ni tous leurs commentaires), une gréviste « ordinaire » comme il y en eut des millions et qui pourtant ici apparait dans une tragique solitude où elle échoue à représenter plus qu’elle-même, ne s’imposant un instant dans le cadre que par la force de sa parole avant d’en être évacuée et de se disparaitre dans le flot des paroles non signifiantes qui n’ont plus pour fonction que de permettre ce qui se passe vraiment : le début de la rentrée aux usines Wonder de Saint-Ouen.

Cette séquence illustre aussi la jonction rendue délibérément par une sorte d’accord tacite de toutes les forces politiques en présence, entre le mouvement étudiant et un puissant mouvement social. Si dans ces années il y eut dans de très nombreux pays des mouvements étudiants la France resta le seul pays où ce mouvement déclencha une grève générale avec occupation, la plus puissante que le pays ait connu. Il y eut les dix millions de grévistes et les occupations d’usines. Et il y eut la grande fête, le rêve collectif, la parole libérée partout, les images de l’atelier des Beaux-arts qui couvraient les murs. Mais il n’y avait pas pour cela deux mondes séparés. Un opuscule paru ces années-là s’appelait très justement « De la misère en milieu étudiant », et le terme de misère était à entendre ici dans toutes ses significations. Aujourd’hui encore personne ne semble en mesure de concevoir ensemble la grande fête libertaire et la grève générale avec occupation. Et nous restons empêchés de comprendre que tout cela regardait dans la même direction : le besoin d’un monde qui ne serait plus donné pour y prendre sa place, une place déjà existante, mais présenté pour pouvoir être créé et pour y créer sa place. A Londres où il ne se passait à peu près rien dans les rues et les usines, Donald Winnicott écrivait ses derniers textes, révolutionnaires eux aussi à leur façon. Le 18 juillet  de cette même année 1968 il déclarait ceci devant la British Student Health Association : « Laissons les jeunes changer la société et enseigner aux adultes comment voir le monde d’un œil nouveau ». Où de nouveau il est question de saleté, et alors on comprend mieux ce que saleté veut dire : le grand psychanalyste ne nous propose-t-il pas de laver notre regard ?

Nous voulions simplement changer le monde. Et alors, n’avait-il pas déjà changé avant nous, bien des fois ? Pour l’essentiel il ne changea pas. Pourtant enfants de l’après-guerre nous restions, célébrant par notre venue à l’existence la fin de la tuerie industrielle, génération pleine de force et de joie, jeunes hommes et femmes des années 60, nous voulions abattre le capitalisme, ce qui voulait tout de même dire que notre espace était celui du capitalisme. J’entends aujourd’hui que le mot d’ordre serait plutôt d’en sortir ! Fort bien mais pour aller où, quand il est partout ? Notre situation devint celle d’une génération dont le moteur créatif débrayé en pleine vitesse, s’affolait et tournait à vide, faisant vibrer toute la structure au risque de tout rompre, ce qui fut le destin de certains. Ou bien ne produisant plus rien. Ou dans le meilleur des cas cherchant partout à s’embrayer sur du concret, souvent jusqu’à y réussir. Non, certains ne se sont pas suicidés, ils ne se sont pas non plus rangés dans de lucratives positions. Ils ont simplement voulu vivre, ils ont cherché une place d’où leur flamme intacte pourrait encore réchauffer autour au lieu de les brûler eux-mêmes.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s