Un homme parle de deux symptômes. Le premier, très ancien, est d’ordre corporel. Il a toujours ressenti une tension, une sorte de pression ou de pesanteur non douloureuse dans la zone de l’entrejambe quand il pensait à une douleur extrême dont serait victime une autre personne, par exemple quelqu’un qui se coincerait le doigt dans la porte… L’autre est de l’ordre du comportement répétitif. Il pourrait se décrire comme « on quitte quand c’est bien », ou bien : « quelque chose de bon est apporté puis retiré ». Musicien lui-même cet homme, ressent, quand il se trouve dans une situation musicale où il participe et se sent bien, une impulsion incompréhensible à partir au beau milieu de la fête. Il range son instrument, et une fois sur le départ il se sent à la fois désolé et soulagé. Ses départs ne sont jamais agressifs, ils ne dérangent pas la musique qui se poursuit sans lui. Il part sur la pointe des pieds mais se sent heureux si un autre musicien vient le remercier, laissant entendre qu’il aurait pu participer encore plus. Il y a une dimension sacrificielle, comme s’il devait partir pour que la musique se poursuive, et le sacrifice doit être réel : Il faut que la musique ait été bonne, et aussi qu’elle s’arrête.
A la faveur d’une recherche généalogique menée dans sa famille cet homme apprendra que lors de sa circoncision selon le rite juif, sa Brit Mila, au huitième jour, un orchestre de musique arabo-andalouse avait joué toute la nuit, avant pendant et après le geste du mohel, puis encore jusqu’au matin, comme c’était la coutume. Il connait les musiciens qui étaient présents ce jour-là mais il n’a jamais envisagé de jouer leur musique et s’intéresse à d’autres styles, à la fois différents et semblables, qui lui donnent l’impression d’être revenu chez lui. Il gardera la conviction de n’y avoir pas réalisé toutes ses possibilités, notamment du fait de ces départs.
Un nouveau symptôme apparait, une phobie d’impulsion qui lui fait très peur. En présence d’un couteau de cuisine il se sent poussé à en faire usage contre un proche, tout en ayant la conviction qu’il ne le fera pas. Il retourne voir le psychanalyste avec qui il avait travaillé. Celui-ci l’écoute puis interroge : alors c’est pour vous, le couteau ? La phobie d’impulsion s’estompe, mais pas le symptôme corporel. Il se sent plus capable d’assumer une séance musicale jusqu’au bout, ce qui inclut d’assumer sa vraie fin, celle où la musique s’arrête et où l’on se quitte. Reprenant sa propre histoire il apprendra qu’au moment où le mohel coupe le prépuce, les femmes de l’assistance poussent toutes ensemble des youyous stridents qui s’ajoutent à la musique déjà très intense et qui à ce moment le devient encore plus. C’est le point culminant de la fête. Alors on félicite la famille qui se sent honorée parce que bébé n’a pas crié !
Au cours de deux psychanalyses la sensation corporelle, qui n’est pas une douleur mais emprunte à d’autres modalités sensorielles, et qui à la manière d’un poteau indicateur désigne un lieu du corps où quelque chose se passe, n’a trouvé aucun tissu associatif où elle aurait pu s’insérer pour prendre sens. Elle est restée comme orpheline. S’accompagne-t-elle chez ce patient d’un quelconque affect ? Oui, d’une vague terreur à la pensée de ce qui pourrait lui arriver à lui. Mais il se heurte à l’impossibilité de représenter une douleur qui n’existe pas. Quant au sens qui va peu à peu prendre forme, il pourrait s’énoncer sous sa forme la plus simple : quelque chose va s’arrêter. L’excès déjà débordant de la musique et de la fête va être incessamment coupé par quelque chose de violent et d’absolument étranger et hétérogène. Un seuil va être franchi dans la sensorialité du bébé (qui, comme l’a montré Daniel Stern, fonctionne en transmodalité, les différentes modalités sensorielles n’étant pas encore séparées). Il va être chassé de la fête, c’est-à-dire de l’Alliance qui est le sens religieux de la Brit Mila. C’est-à-dire de la musique. Comme s’il lui fallait à chaque fois être de nouveau circoncis.
Ainsi la musique va devenir le signifiant de ce qui coupe, ce qui met fin, et de ce qui est coupé, tué, et par extension de ce qui pourrait tuer, ou mourir. Il s’agit de la musique mais aussi de tout son entourage festif, de ce qui, à l’instant même de la catastrophe, vient éclairer les visages dont le nouveau-né commence à peine à percevoir les changements. Intensément valorisée, la musique devient aussi le lieu d’une catastrophe originaire vouée à la répétition. Mais avec en plus le « marquage » au corps qui est la douleur. Elle agit à la manière d’un signifiant énigmatique, en attente d’un déchiffrement toujours recommencé, comme le musicien déchiffre une partition et fait ses gammes. Les départs et leurs équivalents auront valeur de tentative de mise en récit de l’expérience débordante.
L’aspect musical de ce moment clinique m’a intéressé. Explorant les rituels de circoncision j’ai été frappé par la répétition d’un scénario où tout se passe comme si le statut de la douleur devait demeurer incertain. A-t-elle seulement existé par exemple dans ce rituel de circoncision Arunda (Joseph Campbell « Le héros aux mille et un visages ») où avant le geste il est dit aux jeunes que dans les temps anciens tous les garçons mouraient ? Ce qui va leur être infligé serait donc un moindre mal, une sorte de clémence, mais rien n’est sûr. Au moment de la circoncision divers ingrédients sont utilisés pour créer une mise en scène de terreur, de confusion et d’irréalité : lueurs du feu dans la nuit, vacarme des rhombes tournoyants et des voix psalmodiantes, hommes apparaissant brusquement dans des postures étranges, soulèvement de terre de l’initiant. Puis ce dernier est félicité de n’avoir pas crié. Je pense que paralysé de frayeur il ne le pouvait peut-être pas. Et que de toute façon personne ne l’aurait entendu.
Dans d’autres circonstances on enjoindra à l’enfant de ne pas crier pour ne pas jeter la honte sur sa famille. L’incertitude sera maintenue entre deux récits collectivement partagés : l’enfant a montré son courage (ou une élection particulière si c’est un bébé) en ne criant pas, puisqu’on n’a rien entendu ; ou une autre version plus radicale qui reviendrait à dire que somme toute il ne s’est presque rien passé. Il en est ainsi quand l’initiant doit mettre le circonciseur au défi de recommencer. Ou bien comme dans le témoignage de l’acteur africain Sotigui Kouyaté, quand la circoncision est suivie d’une longue période d’isolement où le jeune subira d’autres épreuves douloureuses et devra même les rechercher, comme si la blessure ne suffisait pas. Bien que peu compatibles ces deux récits ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Ils sont maintenus ensemble. Mais si l’initiant doit faire preuve de courage c’est qu’il y a bien eu douleur. Et si ce n’était rien, pourquoi se montrer courageux ?
Le flottement entre ces deux récits fait bien sûr penser aux trois lignes de défense de l’emprunteur de chaudron de Freud. Mais aussi aux trois lignes de déni couramment rencontrées face à la douleur de l’enfant :
-les jeunes enfants ne se souviennent pas : cela est vrai au sens où ils ne peuvent fournir un récit. Mais la mémoire implicite n’a pas besoin d’être consciente, elle n’inclut pas le sentiment de se rappeler. Elle est procédurale et se manifeste par des comportements, par exemple de fuite ou d’évitement.
-ce n’est pas de la douleur, c’est de la peur. Chez le jeune enfant encore plus qu’ailleurs il est impossible de séparer sensation et émotion
-et de toute façon les voies nerveuses sont immatures et ne peuvent conduire le message douloureux. Mais ce qui est immature chez le bébé ce ne sont pas les voies nerveuses de la douleur mais les systèmes empêchant l’envahissement douloureux en modulant l’intensité de la douleur. C’est la ligne de défense « scientifique ».
Ces trois lignes de défense qui reposent sur trois erreurs sont aussi incompatibles entre elles. Chacune ne surgit que de l’effondrement de la précédente, ne la prend pas en considération et la contredit. Mais chacune contient une certaine vérité… à condition de la retourner comme un gant. Quant à la définition de la douleur actuellement validée par l’Association Internationale pour l’Etude de la Douleur (IASP), elle maintient l’ambiguïté quand elle parle « d’une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable associée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle, ou décrite en termes de cette lésion ». Tout cela témoigne d’un statut flou, d’une duplicité structurelle qui à son tour autorisera toutes les formes possibles de déni. Un des principaux acteurs en France dans le domaine de la douleur de l’enfant, le docteur Daniel Annequin, fit un jour remarquer qu’aucun texte sacré ne prescrivait la nécessité de la douleur lors d’une circoncision rituelle. Pourtant elle est là, comme un sous-entendu.
La douleur, et spécialement celle de l’enfant, apparait comme un lieu privilégié pour se raconter des histoires, et pour y croire soi-même. Cela pourrait tenir en partie à la structure même du phénomène. Et en effet la douleur en tant que modalité sensorielle est par définition intransmissible puisque personne ne peut éprouver la douleur d’autrui. On pourrait en dire autant de toute perception sensorielle, jamais partageable sans en passer par le langage. Voir ce que voit autrui est impossible, on ne peut que voir avec lui. A ceci près que la douleur a une dimension homéostatique, comme la faim ou la soif. Elle implique un retour à l’équilibre impliquant un environnement. Chez l’être humain la douleur, au-delà d’une certaine intensité, entraine l’appel, utilisant les différentes modalités du langage verbal et non verbal, à un autrui supposé secourable où on aura reconnu le Nebenmensch théorisé par Freud dès 1895.
Fortement présente dans l’Esquisse de 1895, la douleur disparait de l’œuvre jusqu’à ce que s’introduise le narcissisme, vingt ans plus tard. Douleur et trauma disparaissent ensemble. Le Nebenmensch également. Mais on a beaucoup plus écrit sur la perte du trauma, le renoncement à la neurotica, à l’abus sexuel réel. Le moment de l’Esquisse est aussi celui du compagnonnage avec Fliess, chirurgien ORL. Fliess qui au nom de la névrose nasale reflexe inflige douleur et dommage au nez d’Emma Eckstein puis le dénie, couvert dans un premier temps par Freud.
Plus largement : la médecine à laquelle Freud a eu affaire est une médecine en pleine mutation. La naissance de la psychanalyse est contemporaine de cette mutation, qui implique du côté somatique une amputation, celle du lien corps-esprit. De son côté Freud, pour exister et faire exister la psychanalyse doit se libérer des attaches, prendre son envol mais en abandonnant du lest, en donnant des gages. On le laisse partir plus ou moins tranquillement, mais sans l’argenterie !
Le moment de l’Esquisse est aussi celui où se construit un déni scientifique de la douleur de l’enfant avec la théorie du réflexe. C’est le moment où divers dispositifs expérimentaux à base de piqûres, de choc électrique, ou encore observations de bébés opérés ou circoncis sans anesthésie, sont utilisés pour « prouver » l’existence de la douleur chez l’enfant sans langage. Toutes ces recherches qui globalement concluent à une absence ou quasi-absence de douleur chez le jeune enfant par défaut de maturation cérébrale, participent à la constitution du déni. Elles semblent refléter les présupposés idéologiques du chercheur :
-vision évolutionniste de l’enfant conçu comme un être inférieur par nature à l’adulte, un être non abouti, vision nourrie par une théorie implicite des stades successifs de développement
-perspective exclusivement comportementaliste et mécaniste
-importance excessive accordée au développement cérébral
-mais aussi contrainte interne à prouver quelque chose (refus de l’hypothèse nulle : on ne peut pas prouver)
On peut citer l’exemple de Henry Jacob Bigelow. Ce chirurgien diplômé de Harvard fut un novateur qui « détestait toute forme de douleur et de cruauté ». Il s’engagea dans la promotion de l’anesthésie générale dès sa mise au point, et combattit la vivisection. Comme ses collègues il professait pourtant que les enfants ne pouvaient ressentir la douleur puisque leur système nerveux central était immature. Et en effet il observait sous son microscope des fibres nerveuses dont la myélinisation était incomplète et il en tirait ses conclusions. On pouvait se passer d’anesthésie.
Il y a eu aussi les « résistants ». En 1889 Wilhelm Preyer teste son propre fils et conclut qu’il est très sensible au toucher et à la douleur. Il argumente : « L’on a tort quand on s’imagine que les enfants très jeunes sont encore hors d’état d’éprouver un véritable sentiment de douleur, ou un sentiment vif de malaise. Qui peut jouir doit pouvoir aussi souffrir, autrement il ne pourrait jouir. Et nul doute que le nouveau-né ne trouve du plaisir à téter un sein bien rempli ». Il trouvait son argument principal dans l’aptitude du petit humain… à éprouver du plaisir. Pour lui plaisir et douleur étaient des attributs du vivant tout simplement. (Wilhelm Preyer « L’Âme de l’enfant. Observations sur le développement psychique des premières années »).
Pourtant il mettra de côté ses propres résultats et cèdera au consensus général en révisant le travail de Genzmer qui vingt ans avant concluait à l’insensibilité des enfants. Ce qui est observé est qualifié de phénomène reflexe. Ce n’est plus « il ne s’est rien passé » : on enlève à ce qui est observé toute valeur signifiante. Ainsi même le cri pourra être qualifié de « simple décharge motrice », avec toutes les conséquences éducatives que l’on connait. Pourtant le cri peut être retenu jusqu’à un certain point, notamment par la terreur, il y a des cris muets ; mais pas un réflexe, sauf désordre somatique.
Ainsi se construit une néo-réalité scientifique où tout ce qui vient de l’expérience directe pourra être qualifié de simple apparence sans rapport avec la réalité vraie. Il y a une pétition de principe, comme dans la controverse de Valladolid où il s’agissait de savoir si les indiens avaient une âme : une différence est posée, comme si l’enfant sans langage était perçu a priori comme appartenant à une espèce différente. Comme s’il avait à « prouver » son appartenance à l’espèce humaine, la place de l’âme étant maintenant tenue par la douleur. Or si à partir du commun on peut accéder à la différence, l’inverse n’est pas vrai. La voie était libre pour réaliser chez le bébé des gestes chirurgicaux majeurs sans aucune anesthésie ou analgésie. Ce quasi-consensus libéra l’initiative chirurgicale dans des entreprises par ailleurs salvatrices pour certaines, mais pas pour toutes.
Affecté dans un service d’ORL pédiatrique j’y ai découvert la trace des opérations des amygdales et des végétations à la chaine, on peut bien dire arrachage, sans anesthésie jusqu’aux années 60 au moins. Je suis remonté jusqu’à l’article de Wilhelm Meyer qui parlait en 1860 d’une jeune fille sourde et « à l’expression stupide » qu’il avait guérie par l’ablation de volumineuses végétations adénoïdes. Le succès fut immédiat. Bientôt l’enfant adénoïdien (bouche ouverte, expression stupide ou hébétée, élocution défectueuse, difficultés d’apprentissage) devint un stéréotype social dépassant le domaine de la médecine, un objet de militantisme médical et de pression sur les familles. L’opération promettait à bon compte de résoudre toutes les difficultés éducatives.
L’ablation des amygdales et des végétations, sans anesthésie et dans des conditions souvent très brutales, devint un phénomène de masse. On parla d’adenoid craze, la « folie adénoïde », au sens de l’engouement, « être fou de ». Je cite le témoignage du docteur Sara Joséphine Baker qui dirigeait le Bureau d’Hygiène de la ville de New-York en 1902. Par son action déterminée elle mit fin aux opérations à la chaine de centaines d’enfants dans les préaux d’école du Lower East Side où se trouvaient en majorité les enfants de familles immigrées pauvres, et dans les établissements pour jeunes délinquants. En 2001 deux chirurgiens ORL britanniques se souviennent de leurs débuts : « Presque chaque jour devant le Manchester Ear Hospital à peu près à l’heure du thé, une triste file d’enfants descendait les marches de l’hôpital, crachant du sang dans le caniveau et attendant le tram pour rentrer chez eux ».
La douleur c’est aussi le cri, qui se trouve être notre premier acte volontaire après la naissance. Il suit immédiatement et est conditionné par notre premier acte involontaire qui est d’aspirer l’air. Il ne se transforme pas mais se conservera inchangé tout au long de la vie, au timbre de voix près, alors même qu’il va bientôt coexister avec le langage verbal qui lui évolue. Il apparaitrait alors comme une survivance nécessaire. On a soutenu l’idée selon laquelle l’homme a choisi le cri, la voix, plutôt que le geste, à cause de la nuit, pour pouvoir encore vivre avec les autres dans le noir. Le cri ne connait pas la traduction et n’en a pas besoin. Notre aïe, le ouch de l’anglais, ou itaï du japonais ne sont pas des cris mais des mots de la langue. Ils ont pourtant en commun la voyelle a qui est celle du cri. Le youyou est un cri ritualisé, il couvre un autre cri qui ne l’est pas. La fonction d’appel du cri n’est pas innée mais se construit en relation avec un environnement qui apprend à lui donner une signification et à y répondre. Sommes-nous dotés d’un système adaptatif d’entraide sociale qui a été indispensable à notre survie d’êtres faibles sans griffes ni dents ni cuirasse, un système analogue au système de l’attachement, qui a construit en nous une aptitude à aider celui qui souffre ? Et si oui quelles sont ses limites ?
Une première remarque (Catherine Chabert) « C’est le même modèle, strictement le même, qui sert à Freud pour rendre compte de la douleur physique et de la douleur psychique ». Le point commun est le recentrement narcissique. C’est le resserrement « au trou étroit de la molaire » qui fait oublier « le grand amour et le prix du beurre ». Mais il y a aussi, simultanément le registre libidinal avec le vécu de perte d’objet. « Il n’y a de douleur que sur fond d’amour » résume Juan David Nasio.
Pourtant comparaison ne signifie pas identité. A côté de la similitude que faire de la différence ? Il semble que la comparaison laisse échapper une dimension spécifique à la douleur physique, son contingent sensoriel irréductible et le travail qu’il impose à la psyché. C’est cette dimension qui nous amène à nous sentir, quoi que l’on fasse, irrémédiablement séparés de l’autre qui a mal alors que nous n’avons pas mal, quand nous partageons si facilement avec autrui la joie ou la tristesse. La douleur est, pour partie, un irreprésentable qui aspire à se représenter, qui n’a de cesse de le tenter, n’y réussit pas toujours. De son côté l’autre secourable a besoin de traductibilité, et doit aussi la fabriquer à partir d’une base commune : quelque chose essaie de se dire.
Comment cela se parle-t-il ? Dans l’histoire de la médecine on retrouve une grande variété d’adjectifs qui ont tenté de décrire les qualités de la douleur aussi précisément que possible, dans un vocabulaire devenu obsolète. Ils suggéraient toujours une action externe attaquant le corps. Ainsi la douleur a pu être dite pongitive (qui pique), gravative (qui pèse), térébrante (qui perce) ou excruciante (qui torture). Et c’est bien ainsi que l’on parle au quotidien, en toute innocence : ça me serre, ça me brûle, ça me fait comme des aiguilles, des coups de marteau…
Ainsi parle un homme qui décrit sa colique néphrétique (Antoine Bourseiller) : une bête lui mord la hanche, le feu lui traverse les reins, un clou rouillé s’enfonce dans son dos, une lave acide se répand à travers son bassin… Toutes ces formulations supposent l’action d’un agent hostile, d’un ennemi aux frontières, produisant à l’intérieur du corps un effet particulier qui serait la douleur. De même il est fréquent de voir des images où la douleur, par exemple migraineuse, est représentée à la manière d’une agression externe comme la pluie ou la foudre. On prendra volontiers en exemple la rage de dents ou la brûlure. Soit une douleur périphérique dans un cas, une douleur touchant un orifice du corps dans l’autre. La douleur interne, viscérale, est plus rarement envisagée. On dira de l’infarctus du myocarde qu’il produit une douleur qui serre « comme dans un étau ». Personne pourtant n’irait halluciner un étau ou des aiguilles. Mais on s’en convaincrait presque… c’est que cela doit être important.
Adelheid Duvanel, écrivaine suisse avec sa coutumière ironie douloureuse : « Xaver décrit à présent ses douleurs à ce médecin comme s’il le faisait pour la première fois ; il s’autorise à être éloquent, allègue en frémissant les poignards, couteaux, vrilles, fouets, marteaux, tisonniers, tenailles et aiguilles invisibles qui, jour après jour, martyrisent tout son corps » (« La correspondante »). Somatisation évidente dans ce cas puisque dans un lapsus il demandera à pouvoir être « à plat » quand il voulait dire être « d’aplomb ». On voit comment le recours au registre instrumental, le passage par l’outil aide à décrire et à communiquer, dans ce cas jusqu’à la dramatisation.
Ainsi la mise en représentation opère d’emblée et sans question un nouveau retournement où l’intérieur devient l’extérieur, une externalisation. Serait-elle une fiction nécessaire destinée à préserver aussi longtemps qu’il est possible la représentation que nous nous faisons de notre intériorité corporelle, l’amitié que, bon an mal an, nous entretenons avec notre Moi corporel ? Mon corps est mon ami, il ne peut pas me faire ça ! Le cas de la douleur infligée lors d’un soin, qui m’a concerné, redouble le paradoxe. Alors le caregiver semble devenir la source réelle de la douleur. C’est alors comme si la fiction de l’agression extérieure devenait réelle. Cela vaut aussi pour le soignant qui pourra se penser comme l’agent de la douleur, si on ne lui dit pas qu’il reste une personne en communication avec une autre personne, et pas l’instrument de son geste technique, l’instrument de son instrument. La douleur négligée, comme elle l’a longtemps été et l’est encore, ajoute à la confusion. Pour l’inconscient négliger la souffrance d’autrui et l’infliger soi-même n’est-ce pas la même chose ? Cela m’a fait commettre le lapsus ou mot-valise ingligé !
Dès 1926 Paul Federn distinguait l’éprouvé et le ressenti de la douleur. Alors que l’éprouvé est une fonction active du Moi qui contient la douleur de sorte que son intensité peut être appréciée avant d’être digérée par le psychisme, le ressenti douloureux n’est pas pensable, il n’est pas une expérience. Il fait effraction dans un psychisme qui ne peut le prendre en charge. La douleur comme pur ressenti est parfois qualifiée d’a-psychique, de « nue et absolue », hors-temps et hors-langage, « impensable et indicible » (Chabert). Elle exclurait alors toute représentation de perte, toute fonction d’appel et de consolation. C Chabert marque bien sa préférence : « elle peut aussi, et ce sont là son essence et son destin, en analyse comme dans la littérature, constituer un formidable point d’appel pour les mots et donc pour celui qui les dit ou les écrit ». Mais ces deux dimensions sont pas dans un rapport de dualité, de « ou bien, ou bien ». Elles sont présentes ensemble dans une intrication dynamique où, dans le meilleur des cas, c’est l’éprouvé qui dominerait et où le passage de l’un à l’autre demeurerait virtuel. Ce qui n’exclut pas les glissements, substitutions et chassés-croisés.
Cela m’a invité à examiner comment ces deux dimensions s’articulent. J’ai été le témoin d’une rupture traumatique du tendon d’Achille. Le blessé, un danseur habitué à dialoguer avec son corps, avait pu ensuite parler de son expérience, ce qui avait permis une sorte de microanalyse à chaud de l’événement. Il avait tout d’abord perçu une sorte d’explosion impossible à localiser à l’intérieur ou en dehors de lui, en même temps que la perte du contact avec le sol. Puis était venue la douleur localisée au talon blessé, la prise de conscience de l’événement. Et enfin la recherche d’un sens à partir des expériences déjà connues : « je ne peux plus marcher, je me suis cassé quelque chose, au secours … ». La première semble ignorer les limites corporelles. C’est un ébranlement interne et externe, implosion et explosion. La douleur n’apparait que dans un deuxième temps, elle désigne la zone atteinte et l’isole du reste de l’économie. Puis vient l’appel à l’autre.
La similitude des langages est frappante avec les mots employés par l’écrivaine Joan Didion qui pour rendre compte de la perte brutale de l’être aimé, a recours à la métaphore corporelle d’un accident sportif : « Avez-vous déjà connu un instant dans votre vie où tout s’est arrêté ? En ces termes Chris Jenkins, défenseur de l’équipe des Jets, posait la question après s’être déchiré, lors du dixième match de sa dixième saison du championnat de football américain, le ménisque et le ligament croisé antérieur. « D’un coup, mais au ralenti ? Comme si tous vos sens cessaient de fonctionner ? Comme si vous vous regardiez vous-même ? » (« Le bleu de la nuit »).
Des écrivains ont cherché à rendre compte de la perte d’un objet d’amour, sans que l’on puisse discerner s’ils parlent de douleur physique ou de souffrance psychique, tant le vocabulaire est le même. Ce qu’ils décrivent est de l’ordre de l’ébranlement, de la commotion. Ainsi le héros du « Mas Théotime » d’Henri Bosco vient de voir disparaître la femme aimée depuis l’enfance :
« La souffrance se fit un peu attendre ; mais elle vint. Elle vint d’en bas, du fond. Ce fut cette masse de chair, de sang, de vie, tout humide encore, et qui fume habituellement au-dessous de mon âme, qui monta. Dès qu’elle m’atteignit, un choc sourd ébranla mon cœur encore calme, et une petite amertume s’infiltra dans mes veines, puis s’étendit. De mon corps, saisi peu à peu par ce poison actif, le mal s’éleva jusqu’aux parties obscures de mon âme, et tout l’édifice fut ébranlé. D’un point noir situé en moi, qui se mit à vibrer, de grandes ondes se formèrent avec une rapidité croissante ; et au bout d’un moment, leur intensité devint telle que, sous ces vibrations, ma lucidité vacilla et je fus aveuglé par les vapeurs d’une ivresse sombre, cruelle, chaude. Je souffrais bien. Bientôt, elle m’enveloppa de la tête aux pieds (…) Cette douleur, ce n’était plus la douleur de Pascal, c’était Pascal. Pascal souffrait. En deçà, au-delà, il ne restait plus rien. Mais là où brûlait sa douleur Pascal vivait. Aucune lien ne m’attachait plus à ma personne ; car je n’avais plus de personne. J’habitais un délire, une onde, qui me faisait tourner rapidement, et du cœur de ce tourbillon, l’acuité d’une pointe de feu me transperçait »
Henri Bosco sait décrire comme personne des états intérieurs dans un langage quasi-matériel. Le passage de l’ébranlement à la souffrance vécue, qui vient comme une affirmation de survie, reste indiscernable dans les conditions ordinaires. Il est enveloppé dépassé et contenu, on peut faire comme s’il n’existait pas. Son enjeu pourrait être la mise à l’épreuve d’une limite déjà constituée, à chaque fois abolie et recréée. Elle se recréerait dans la fiction du « ça me », dans un temps d’où pourrait naitre le cri, l’appel. Cette opération psychique, invisible et vitale, est en elle-même une épreuve, avec ses aléas et ses échecs possibles.
J’ai analysé quatre cas, réels et de fiction, en m’étonnant d’y retrouver tant de similitudes. J’y ai trouvé chez un soldat qui a sauté sur une mine (cas rapporté par Emeric Saguin) la perception d’une bulle d’énergie, nirvana tout-puissant délié des nécessités de la survie, comme s’il faisait corps avec l’explosion. Ceci avant que dans un deuxième temps un éclat d’obus lui perce la jambe. La douleur vient alors comme le « coup de reins ». Elle est à ce moment seule gardienne de la vie. Il se protège puis saisit une arme.
De ce nirvana on peut sortir comme à regret, comme Philippe Lançon blessé dans la tuerie de Charly Hebdo ose l’avouer dans son livre « Le lambeau ». L’aiguillon qui vient le fouailler est le moment où il perçoit un autrui qui ne veut pas le détruire et entreprend de le sauver. C’est seulement à ce moment que la douleur qui va ensuite l’accompagner pendant des mois est mentionnée dans son récit. Ou comme le prince Bolkonski de « La guerre et la paix » qui blessé pour la deuxième fois aspire de nouveau parce qu’il l’a déjà connu lors de sa première blessure, à cet état de reliance à tout, de contact avec l’illimité où « tout est bien ». Il ne survivra pas.
Chez Thomas Mann la mort de Thomas Buddenbrook illustre l’échec de reconstitution d’une limite, l’impossibilité du « ça me ». Les deux premiers épisodes, la rage de dents puis l’extraction dentaire ratée sont localisables, ils sont décrits en termes de douleur. Il n’en sera pas de même pour l’épisode final. Ni cri ni plainte, aucune notation de douleur. Il est « saisi et entrainé par une force irrésistible, à une vitesse croissante et terrifiante », tournant « en cercles concentriques de plus en plus étroits, comme si une puissance démesurée, brutale et impitoyable, allait le fracasser pour finir contre le noyau de pierre dure de cette spirale ».
L’ébranlement a changé de sens. Au lieu de s’étendre en ondes concentriques vers un dehors où il pourrait se diluer, le mouvement est centripète. Il se condense pour se briser sur lui-même. Il s’agit là d’un anéantissement contre lequel l’organisation psychosomatique ne trouve aucun moyen de réagir. L’opération psychique qui jusque-là avait réussi à concevoir une douleur, et du même coup à la circonscrire et à l’adresser, vient d’échouer. Sa douleur est « nue et absolue ». Son âme ne peut pas « se resserrer au trou étroit de la molaire ». Mais au début du livre Thomas avait été le témoin impuissant d’une médecine inhumaine déclarant « pur reflexe » la torture vécue par sa mère, désavouant le témoignage des sens et le sentiment vécu, refusant le soulagement. Paralysé devant l’autorité médicale il n’a rien pu faire pour elle. Ne vient-il pas, à l’instant, de reperdre sa mère ? Il répète la situation d’abandon. C’est comme s’il lui devait une vie.
Relisant « L’étranger » j’ai pu voir un nouveau retournement dans le meurtre de l’arabe, vue comme une inversion de celle de Thomas Buddenbrook. Ici l’ébranlement est externalisé. Sa place est tenue par l’excès de soleil qui est douleur et qui est l’équivalent d’un « plus-de-mère ». Dans la scène de l’enterrement Camus accumule les impressions sensorielles. « Tout est excessif » dit Christopher Bollas. Il y a « un observateur vivant qui ne manque rien et un Self mort, qui tue sans le savoir. « La vie réside dans les dimensions impersonnelles de l’environnement » mais rien ne pénètre le sujet, il n’introjecte rien : ni la mort de sa mère, ni son propre meurtre. On ne le lui pardonnera pas. Nicholas Rand s’interroge : dans quel monde psychique cela pourrait-il exister ? Il illustre l’échec de la symbolisation. Ebranlé dedans on meurt sans savoir. Ebranlé dehors on tue sans savoir. Tuer et mourir deviennent des équivalents. La phrase conclusive où Meursault appelle de ses vœux des cris de haine marque-t-elle un désir de naitre avant d’être mis à mort ? La haine dont il serait l’objet le rendrait enfin vivant. Eprouver avant de mourir deviendrait alors l’enjeu.
Mais si je reconnais la nécessité du concept j’avoue ne pas être à l’aise avec l’appellation de pulsion de mort. Je me reconnais mieux dans ces lignes à propos d’André Green, qui parle de narcissisme négatif : « La fonction autodestructrice n’existerait pas toujours à l’état actif mais serait activée paradoxalement et de façon défensive dans certaines configurations de mise en crise grave des limites dedans /dehors, comme dernier recours, comme solution extrême de lutte contre « l’envahissement par l’Autre, que les états de fusion illustrent, et dont le danger est l’implosion ou l’explosion » (Green, 1976, 1983). »
Et ne croirait-on pas que ceci a été écrit pour dire la mort de Thomas Buddenbrook ? « Traqué dans ses retranchements, le sujet n’a plus à sa disposition que le rétrécissement ponctuel, celui qui s’accompagne de la mort psychique, et peut-être même de la mort tout court. Le retrait total représente l’effondrement du Moi après la faillite des défenses ordinaires qui tentent de faire face aux angoisses psychotiques : angoisse traumatique, produit des énergies non liées. Le point devient la solution finale. Le point zéro ». (Green, 1976, 1983).
La version purement libidinale ne peut saisir la douleur que comme perte d’objet, douleur d’aimer. Il n’en est pas toujours ainsi. On rencontre des patients qui ne savent pas s’ils ont faim ou froid. La petite Nathalie, atteinte d’autisme, avait si peu modifié son comportement habituel que personne n’avait vu qu’elle avait le doigt dans la porte. Je cite Nathalie Zaltzman : « Les pulsions libidinales dessinent une géographie des plaisirs érogènes du corps. Les pulsions de mort ont une mission corporelle différente : une fonction d’individuation. Lorsque Thanatos se révèle, démasqué de son habituelle parure libidinale, il s’avère occupé à parcourir d’autres relevés géographiques du corps, ceux des seuils (…) Ce sont les pulsions de mort qui inscrivent inlassablement en pointillés les territoires des fantasmes du corps et ses limites biologiques infranchissables ». Effectivement la douleur fonctionne par seuils. Toute modalité sensorielle a son seuil au-delà duquel elle change de nature et devient douleur. Un exemple me vient de Kharkiv où un habitant parle de l’arrivée du missile: les vibrations familières, jusqu’à la douleur… Ce qui au passage rend invalide l’histoire de la grenouille dans l’eau chaude, souvent avancée comme métaphore de la soumission, qui feint d’ignorer qu’à une certaine température la sensation agréable de l’eau chaude fera place à une brûlure, et la grenouille tentera de s’y soustraire. A moins d’avoir affaire à une population de grenouilles dont le seuil douloureux serait devenu supérieur à la température de cuisson… Par exemple un peuple de grenouilles sous opioïdes… ?
Cette double polarité d’appel et d’individuation recouvre assez bien l’éprouvé et le ressenti de Federn, dans un rapport non pas duel, mais dialectique ou dynamique, la mort insérée dans la vie, au service de la vie. J’ai abordé ce moment particulier, généralement virtuel, où l’ébranlement se libidinalise pour devenir douleur transmissible par l’appel à l’autre, le cri. A ce moment les pulsions de mort jouent leur partition à la manière d’une basse continue ou d’une harmonie implicite sur laquelle se superposent des rythmes, aidant à rétablir une limite, nourrissant le sentiment continu d’exister. Mais la basse continue seule ne serait pas de la musique.
J’ai interrogé cette dimension d’individuation en la plaçant sous le registre du besoin, avec cette question laissée sans réponse : Y a-t-il un besoin de ne pas avoir mal ? Comment dire la non-douleur ? Le mot indolence a changé de sens, sauf en médecine, laissant un vide dans le langage. Peut-on attribuer à ce besoin, que je suppose, une positivité qui lui soit propre, avec Emmanuel Levinas déclarant que « l’être humain se plait dans ses besoins, qu’il est heureux de ses besoins ». ?
Dans un conte yiddisch on trouve cette prescription radicale (Isaac Bashevis Singer) : dans une affaire de pieds emmêlés, il suffit de frapper avec un bâton, ainsi chacun retrouvera ses pieds. On a mal, avant tout, pour soi-même, comme on a faim pour soi-même. « Tout besoin est besoin d’exister ». S’il n’existe pas de désir non satisfait auquel on ne puisse survivre, avec la sphère du besoin il en va autrement. Il n’y a rien à faire d’autre avec le besoin, que le satisfaire. Les implications politiques sont évidentes : une société humaine, quelle qu’elle soit, n’est-elle pas censée assurer les conditions pour que les besoins de chacun (mais pas ses désirs) soient satisfaits ? Ne doit-elle pas se garder d’une hiérarchisation où certains besoins seraient réputés plus importants que d’autres ? Le psychanalyste Dominique Scarfone définit la barbarie comme « négation violente des besoins et leur subordination à l’emprise de l’autre ». Il me semble que nous y sommes.
Ecouter le « j’ai mal » c’est comme rendre présent le sein, le mettre en position d’être inventé. C’est assumer une disponibilité utilisable par l’autre, et cela en psychanalyse comme dans la prise en charge de la douleur. Il s’ensuit que celui qui prend soin de la douleur doit se faire présent comme la douleur elle-même. Pas nécessairement présence personnelle : il s’agit là d’institutions, de fonctionnements collectifs, de protocoles utilisables, de pouvoir compter sur…, de prévisibilité. Si la douleur ne peut être introjectée elle risque d’être incorporée comme chose, avec toute la situation qui l’a entourée (Nicolas Abraham). Et bien sûr la possibilité de dire ce « j’ai mal » dépend aussi des conditions extérieures, de ce qui est socialement recevable
« Regardez-moi » dit dans le livre du même nom l’héroïne d’Anita Brookner, une jeune femme solitaire qui a été manipulée puis rejetée par un couple pervers et se retrouve aussi seule qu’auparavant, et profondément blessée. Vivant toujours dans l’appartement de sa mère décédée, avec la servante de sa mère, elle écrit : « Je donnerais toute ma production de mots, passée, présente et à venir, en échange d’un accès plus facile au monde, de la permission de déclarer : « j’ai mal », ou « je hais », ou « je veux ». Ou simplement : « et moi ? ». L’énonciation est importante, la gradation est visible. Le « j’ai mal » est premier. Elle réalise la part qu’elle a prise dans son aliénation. Elle se décrit : « Toujours posée, toujours terrifiée, toujours meurtrière ». Puis : « Je prends mon stylo. Je me mets à écrire ». Ce sera peut-être pour retrouver dans l’écriture la faille narcissique avec sa terreur et sa rage. Il y a tout un jeu entre le « je me » et le « ça me ». Le « je me » (je me suis fait mal, j’ai mal…) joue avec le « ça me », l’enrichit, lui donne la profondeur, l’espace interne.
Chacun sait qu’il a été enfant, personne ne se souvient de ce qu’il a ressenti lors de ses premiers pas. Le rideau de fer de l’amnésie infantile est tombé, et c’est comme s’il fournissait un pattern préexistant, un modèle pour d’autres oublis, qui rendrait difficile l’identification de l’adulte aux états de détresse que nous avons tous et toutes vécus. Le corps c’est un peu comme un bébé, spécialement le corps douloureux. Il ne parle pas et pourtant nous essayons de le comprendre. Il fait parler en revanche, il veut un porte-parole, il y a des traductions qui trahissent, et cela autorise toutes les ambiguïtés, tous les dénis allant jusqu’à la négation qui est peut-être une première forme de reconnaissance. Ceci pour le langage ordinaire. Mais il y a aussi la poésie, le conte.
Je reviens à la naissance. Assimilée à la détresse ou à la désaide, ne pourrait-elle pas aussi nous parler de colère ? D’une colère qui aiderait à vivre la désaide. C’est « Le regard du naissant » vu par l’obstétricien Marc Pilliot, l’homme d’un seul livre mais quel livre ! Il décrit un regard « fixe, profond, intense, pénétrant, foudroyant (…) un regard qui vient des profondeurs de l’être, un regard qui transperce et qui transcende ». Pendant l’accouchement le corps du bébé a été comprimé comme il ne l’avait jamais été. En réaction, son organisme produit une quantité de catécholamines qui ne se retrouvera plus jamais au même degré, et encore plus s’il y a souffrance. Grâce à elles, il arrive au monde très tonique et exceptionnellement éveillé. Il peut soulever sa tête, repérer certaines couleurs et odeurs, il est relativement protégé contre la douleur. « Le nouveau-né est en éveil calme, les pupilles dilatées, avec une activité motrice contenue et une énergie toute canalisée pour écouter, regarder et sentir ».
Il y a là sinon une colère, du moins son substrat biochimique. J’ai pu parler de « bébé samouraï ». Pour le samouraï au combat et pour le naissant l’enjeu est le même : la vie ou la mort, puisque naitre c’est aussi mourir à la condition prénatale et y survivre. Dans une saga islandaise la colère perdue est l’objet précieux de la quête du héros. C’est le défaut du sel seul qui a le pouvoir d’enflammer sa colère. Défaut de ce qui aurait dû aller de soi puisque le sel sale en disparaissant comme tel. Je propose de voir la colère comme émotion native d’être privé du sel amniotique, entre autres catastrophes accompagnant la naissance. Dans la colère on est « hors de soi ! » … et là c’est vrai. Comme Atanarjuat (« La légende de l’homme rapide ») jaillissant hors de la tiédeur de l’igloo, courant tout nu sur la banquise pour échapper à la mort. Mais si on laisse faire les choses bébé retrouvera le colostrum en vingt minutes environ. Ce temps dilaté est aussi celui de la quête du héros naissant qui rampe vers le sein. C’est aussi le temps nécessaire à la première sécrétion de colostrum. Celui-ci est salé, il a les qualités gustatives et odorantes du liquide amniotique, pas le lait maternel qui lui succède. Il est continuité au milieu de tant de ruptures. S’il n’a pas été retrouvé en temps utile une trace pourra se conserver, sur laquelle les douleurs évitables ou non de la naissance, puis d’autres, vont refaire à chaque fois marquage au corps, reset.
Voici pour finir une autre catastrophe, au sens de changement radical, celle de la découverte de la pesanteur : « L’air est lourd comme du plomb, Je crie je crie je crie, Venez vite je vous invite à faire fondre du plomb… » écrit le poète Nazim Hikmet. « Comme Kerem », poème de prison d’un militant évoque la pesanteur de plomb qui écrase le nouveau-né et remplace le sentiment d’entourance sans pesanteur dont faisait aussi partie, en transmodalité, le goût salé. Il y a le cri trois fois répété, et le désir d’un autre pour partager ce qui est vécu. Je lis ici la métaphore d’une scène de naissance dans une colère qui n’a pas été apaisée et va diffuser.
Cette conférence a été présentée lors d’une réunion du Séminaire « Conte et psychanalyse » animé par Anna Angelopoulos et Sylvette Gendre-Desuzeau. Précisions et bibliographie plus complète sur demande.